“La Sociale”, ou l’histoire occultée de la Sécurité Sociale

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Nous assistons aujourd’hui au démantèlement progressif par la classe capitaliste des conquêtes sociales. Les réformes inspirées par le MEDEF comme les lois Macron, Rebsamen ou El Khomri imposent la régression sociale et s’accompagnent d’une offensive idéologique présentant les intérêts des capitalistes comme étant les intérêts de tous. L’une des conquêtes sociales les plus importantes est celle de la Sécurité Sociale. Et comme nous l’avons observé, François Fillon se fixe comme objectif de « sauver notre système de santé » et veut « focaliser l’assurance publique universelle sur des affections graves ou de longue durée, et l’assurance privée sur le reste ». (1) Ainsi, Fillon ne fait que poursuivre la méthode employée par une succession de gouvernements depuis 1947, à savoir « s’attaquer à cette institution sous prétexte de la défendre. » (2)

C’est dans ce contexte politique et social et devant le constat d’une méconnaissance dramatique des origines de la Sécurité Sociale et de son fonctionnement que le réalisateur Gilles Perret, ancien ingénieur en mécanique, sillonne les quatre coins de la France pour accompagner la diffusion dans les salles de cinéma (du 9 novembre 2016 au 22 mars 2017) de son cinquième film documentaire, La Sociale.

Le réalisateur décide de fixer sa caméra sur les protagonistes méconnus qui ont lutté toute leur vie pour en finir avec l’angoisse du lendemain que ressentent les travailleurs. Partant sur les traces d’Ambroise Croizat, de l’usine de La Léchère en Savoie jusqu’au cabinet du Ministère du Travail, l’historien Michel Etiévent nous raconte les origines de la création de la Sécurité Sociale et le rôle joué par son inventeur. Ajusteur-monteur, combattant de la classe ouvrière, syndicaliste CGT et membre du PCF dès sa création en 1920, il a participé aux grandes grèves de la métallurgie qui ont imposé la journée de huit heures, adoptée le 23 avril 1919, ainsi qu’aux luttes qui marquèrent l’année 1936, arrachant les congés payés, la semaine de quarante heures et la loi sur les conventions collectives. Emprisonné pendant la seconde guerre mondiale, puis libéré en 1943 lors du débarquement des alliés en Afrique du Nord, il représente la CGT clandestine à la commission consultative du Comité Français de Libération Nationale, où il préside la Commission du Travail. C’est sous l’autorité du Conseil National de la Résistance que les conquêtes sociales de la Libération ont vu le jour afin de « mettre définitivement l’homme à l’abri du besoin » et d’« en finir avec les souffrances et les angoisses du lendemain ». En effet, malgré le besoin très ancien de se protéger contre les aléas de la vie (maladie, accidents ou vieillesse), sur les sept millions de salariés que comptait la France en 1940, seulement un million d’entre eux bénéficiait d’une couverture sociale. Les travailleurs étaient livrés à l’arbitraire patronal et vivaient quotidiennement dans la peur du lendemain. Ce n’est qu’en 1945 que les ordonnances promulguant les champs d’application de la Sécurité Sociale sont votées par le Gouvernement Provisoire, malgré la dévastation de la guerre avec les pertes humaines et la destruction de nombreuses infrastructures maritimes, routières et ferroviaires.

C’est dans le contexte historique particulier de la division du monde en deux camps, avec le renforcement de l’URSS et un rapport de forces favorable à la classe ouvrière dans les pays capitalistes que la Sécurité Sociale est mise en place. Le PCF totalise 26,2 % lors des élections législatives organisées en octobre 1945, devenant ainsi le premier parti de France. La CGT a cinq millions d’adhérents en 1946. Sous la direction d’Ambroise Croizat, les ouvriers de la CGT, conscients de participer à la création d’une institution qui allait radicalement changer leurs conditions de vie, ont construit bénévolement 138 caisses de Sécurité Sociale, en dehors de leur temps de travail et pendant leurs congés. C’est ainsi que le militant CGT Jolfred Fragonara, âgé de 96 ans au moment du tournage de La Sociale, participait à la mise en place des caisses en Haute-Savoie. Conscient de la nécessité de s’appuyer sur l’ensemble de la classe ouvrière et notamment sur les syndiqués de la CGT, Ambroise Croizat, s’adressant aux travailleurs le 12 mai 1946, déclare : « Rien ne pourra se faire sans vous. La Sécurité Sociale pas qu’une affaire de lois et de décrets. Elle implique une action concrète sur le terrain, dans la cité, dans l’entreprise. Elle réclame vos mains. »

Le film documentaire devient ici un outil d’éducation au service de la réhabilitation de l’histoire mal connue de cette grande conquête que représente la Sécurité Sociale. La Sociale met en évidence le rôle central du mouvement ouvrier, des travailleurs engagés et combattant pour la défense de leurs droits, capables de bâtir une institution sociale au service de la santé pour tous, en seulement deux ans. Au fil des témoignages qui retracent son évolution jusqu’à nos jours, le réalisateur interpelle le spectateur sur la contradiction entre les origines révolutionnaires de la Sécurité Sociale et les multiples attaques dirigées contre elle depuis. Il montre et dénonce le démantèlement progressif  de la Sécurité Sociale, impulsé par une hostilité envers ses principes fondateurs tels que l’unicité, l’universalité, la solidarité et la démocratie, mettant, disait Ambroise Croizat, « pour la première fois, […] la gestion de l’intérêt des travailleurs dans les mains des travailleurs eux-mêmes. »

Ces principes vont être remis en cause dès 1947, avec la mise en place du système de retraite complémentaire pour les cadres. Les mutuelles, les complémentaires santé, les institutions de prévoyances, les assurances privées et le patronat, à la suite de l’instauration du paritarisme en 1966, vont progressivement marquer des points contre la Sécurité Sociale. Les cotisations sociales deviennent alors des « charges » pour le patronat et seront progressivement réduites, accusées de freiner le développement des entreprises. Les critères de rentabilité et de réduction des « coûts », ainsi que l’apparition du fameux « trou de la sécu » prennent le dessus au détriment des principes d’origine de la Sécurité Sociale. Le rapport de force favorable à la classe ouvrière s’inverse au profit de la classe capitaliste. La méconnaissance de l’histoire de la Sécurité Sociale entrave la conscience de classe et conduit à la passivité face au démantèlement de cet acquis majeur. La pression des lobbies de l’industrie pharmaceutique, qui ne s’intéresse qu’au profit,  appuie le processus de sa destruction.

La volonté des capitalistes de maintenir les gens dans l’ignorance apparaît ici au grand jour. On constate que la « gauche » réformiste, à genoux devant les capitalistes, ne permet pas de sauvegarder les conquêtes sociales du passé. Comme l’affirmait Ambroise Croizat : « Ne parlez pas d’acquis sociaux, mais de conquis sociaux, car le patronat, lui, ne renonce jamais ! ».

C’est par le réarmement du mouvement ouvrier par un programme marxiste révolutionnaire ayant pour objectif l’abolition de la propriété privée des moyens de production, dont l’industrie pharmaceutique, par la rupture avec le système capitaliste, que les travailleurs pourront défendre et améliorer les conquêtes du passé. La Sociale est un film remarquable qui nous encourage dans la lutte pour changer la société. Il souligne les grandes traditions révolutionnaires du mouvement ouvrier. « Le socialisme, écrivait Rosa Luxemburg, ne découle pas automatiquement et en toutes circonstances de la lutte quotidienne de la classe ouvrière. Il naîtra de l’exaspération des contradictions internes de l’économie capitaliste et de la prise de conscience de la classe ouvrière, qui comprendra la nécessité de les abolir au moyen de la révolution sociale. Nier les unes et refuser l’autre, comme le fait le révisionnisme, aboutit à réduire le mouvement ouvrier à une simple association corporative, au réformisme, et conduit automatiquement à abandonner le point de vue de classe. » [Réforme sociale ou révolution ? 1898]

C.S. (Rouen)

(1) http://www.lefigaro.fr/vox/politique/2016/12/12/31001-20161212ARTFIG00258-francois-fillon-ce-que-je-veux-pour-la-securite-sociale.php

 (2) Michel Etcheverry (2016), La Sécurité Sociale : Luttes d’hier, mensonges d’aujourd’hui et défis de demain, Editions Gascogne.

 

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