Les Assises pour l’écosocialisme

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Les 1er et 2 décembre derniers, le Parti de Gauche a organisé des « Assises pour l’écosocialisme » à l’Espace Reuilly (Paris 12e). Quelque 400 personnes y ont assisté, dont de nombreux syndicalistes. Des milliers d’autres ont suivi au moins une partie des débats sur internet. J’y étais invité, pour ma part, comme représentant de La Riposte et militant du PCF. L’ordre du jour était bien chargé, avec de nombreux intervenants et un discours de clôture de Jean-Luc Mélenchon. J’ai trouvé que cette journée était extrêmement intéressante, à plusieurs égards.

Tout d’abord, il faut dire que le fait de lier la lutte contre la pollution et les problèmes écologiques en général à la lutte contre le système capitaliste constitue à mes yeux un énorme pas en avant par rapport à l’approche des « écologistes » pro-capitalistes. Le soi-disant écologisme des Verts est en réalité une tentative non pas de résoudre, mais tout simplement d’exploiter les problèmes écologiques à des fins politiques – et notamment à des fins de carrière politique pour des politiciens opportunistes tels que Cohn-Bendit et Cécile Duflot. Aux Assises pour l’écosocialisme, par contre, le ton a été donné dès le départ : affronter sérieusement les défis écologiques est inconcevable sans affronter le système capitaliste. Plusieurs intervenants ont plaidé pour « l’appropriation sociale des moyens de production » – et cet objectif semblait être bien accueilli dans la salle. J’ai noté une phrase de Corinne Morel Darleux (photo), qui a appelé à « une rupture avec l’écologisme compatible avec le capitalisme » et a résumé son propos en déclarant qu’un « socialisme qui ne prend pas en compte la dimension écologique » n’est pas suffisant, tandis qu’un « écologisme qui n’est pas socialiste ne mène nulle part ». C’est très bien dit. Pour Michael Lowy, l’un des auteurs du Manifeste de l’écosocialisme, la racine du problème écologique est le système capitaliste. Il faut selon lui distinguer la « planification démocratique et écologique » de la « planification bureaucratique » qui existait en URSS et en Europe de l’Est. Cette planification est inconcevable sans « l’appropriation collective des moyens de production », a-t-il conclu.

Fixer le cap sur l’abolition de la propriété capitaliste de cette façon constitue une avancée très importante – et annonce, au sein de la gauche française, une évolution qui est appelée à s’affirmer dans les mois et les années à venir. Je dis cela parce que pendant de longues années, et particulièrement depuis les années 90, les instances dirigeantes des principaux partis de la gauche française – le PS et le PCF – ont abandonné l’objectif d’en finir avec le système capitaliste. La direction du PS a proclamé haut et fort son ralliement au système capitaliste, et il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la politique actuelle de François Hollande ressemble autant à celle de Nicolas Sarkozy.

Dans le cas du PCF, le ralliement des dirigeants à « l’économie de marché » et à la propriété privée des banques et des moyens de production en général a été quelque peu masqué par l’idée du maintien d’une « visée communiste » et la notion d’un « dépassement » lent et graduel du capitalisme au moyen de divers aménagements de la politique fiscale et budgétaire de l’Etat. Mais au-delà de ce discours embrouillé, dans la pratique, la direction a cautionné de nombreuses privatisations à l’époque du gouvernement Jospin et, depuis, sous l’appellation lénifiante de « délégations de service public », au niveau des collectivités territoriales. Les revendications de nationalisation qui figuraient dans le programme du parti avaient été presque complètement supprimées. En reposant la question du socialisme et en expliquant ce que cela signifie – l’expropriation des capitalistes –, le Parti de Gauche rend service à tous ceux qui, dans le PCF et l’ensemble du mouvement ouvrier, se battaient et se battent encore contre de telles dérives.

Tous les intervenants ne défendaient pas les mêmes idées. Justement, l’intérêt de cette journée, de mon point de vue, était qu’elle me fournissait l’occasion de me familiariser avec les différents courants et sous-courants de pensée relatifs aux questions écologiques proprement dites, ainsi qu’à celles du « productivisme ». Plusieurs intervenants ont évoqué la « décroissance », mais en y mettant un contenu différent à chaque fois. Pour les uns, il s’agissait en fait de faire « décroître » seulement certains types de production socialement inutiles. Je ne pense pas que le terme « décroissance » soit approprié pour définir ce point de vue. Pour d’autres, et je pense particulièrement à l’intervention d’Arno Münster, on avait l’impression qu’il s’agissait de prôner une régression globale de la technologie et de la production des richesses, ramenant l’humanité à un mode de vie plus primitif, à des fins écologiques. Son point de vue – que je considère comme réactionnaire – recoupe largement les idées des théoriciens de la décroissance comme André Gorz, par exemple.

L’une des difficultés auxquelles nous sommes confrontés quand il s’agit d’ouvrir un dialogue sur ces thèmes, c’est l’ambigüité terminologique. Si l’on me demandait si je suis d’accord avec l’« anti-productivisme », je répondrais que j’aimerais tout d’abord comprendre ce qu’on entend par là. Je note que la direction du PCF, toujours à l’affût de façons de s’exprimer qui n’engagent à rien de concret, se réclame, elle aussi, de l’« anti-productivisme ».

Si par productivisme on entend une tendance à produire n’importe quoi, n’importe comment, juste pour l’intérêt réel ou supposé de produire, alors c’est vrai que ce n’est pas quelque chose que l’on pourrait approuver. Mais à vrai dire, aucune société, pas même le capitalisme, ne pourrait se permettre un tel mode de fonctionnement. Le capitalisme ne produit pas « n’importe quoi ». Il produit pour le marché. Il ne produit rien s’il n’y a pas une demande de ce qui est produit. Et quand il produit une marchandise dans des quantités trop importantes par rapport à la demande, il s’efforce de diminuer cette production. Après, on peut regretter que la demande porte sur des produits qui sont nocifs du point de vue des intérêts de la classe ouvrière, ou même du point de vue de l’humanité, mais même des marchandises nocives et « inutiles », de notre point de vue, répondent tout de même à une demande. Les capitalistes ne s’intéressent ni aux besoins de la société, ni à l’environnement. Ils ne s’intéressent qu’au profit. Par conséquent, vouloir en finir avec ce genre de « productivisme » (la production pour le profit) sans toucher au capitalisme, c’est se fixer un objectif impossible à atteindre.

« L’anti-productivisme » est une notion tellement vague que toutes sortes de tendances s’en réclament, dont les tenants de la « décroissance ». Je ne parlerai pas ici des gens qui font preuve d’une certaine indulgence envers la « décroissance », mais qui, quand on les interroge, ne veulent en finir qu’avec certaines technologies ou certains types de production. Les partisans de la « décroissance » dont je veux parler sont ceux, beaucoup plus radicaux, qui voient la cause principale des malheurs du monde dans les progrès de la technologie, dans la production de masse – et qui prônent, en conséquence, un démantèlement des moyens de production, de transport et de communication et, de manière générale, une réduction de la productivité du travail humain.

Arno Münster, par exemple, est allé jusqu’à dire qu’il fallait « substituer la valeur d’usage à la valeur d’échange ». Par valeur d’usage, nous entendons l’utilité d’une chose. Par valeur d’échange, nous entendons sa valeur comme marchandise, déterminée par la quantité de travail qu’elle recèle, compte tenu de la technique productive de l’époque. La tentative d’opposer valeur d’échange et valeur d’usage en nous invitant, pour ainsi dire, à « choisir » entre les deux, est quelque chose que j’ai déjà entendu dans le PCF, dernièrement. C’est pourtant une absurdité. Toutes les marchandises, c’est-à-dire pratiquement tout ce que nous consommons et tous les moyens de production, de communication, de transport, etc., ont à la fois une valeur d’échange et une valeur d’usage. Revenir à la seule « valeur d’usage », comme semble le souhaiter Arno Münster, nous ramènerait plusieurs millénaires en arrière, aux temps reculés où les hommes vivaient « de la main à la bouche », incapables de produire au-delà de leurs besoins les plus immédiats, et n’ayant rien à échanger ou partager au-delà de leur entourage proche.

On peut supposer qu’Arno Münster et les autres partisans de la « décroissance » ne veulent tout de même pas nous réduire à une économie de subsistance semblable à celle de l’homme primitif. Ils prônent plutôt un retour à une forme plus artisanale et individuelle de production, comme un moyen de nous soustraire au marché capitaliste. Dans son intervention, Münster a réclamé une «  décroissance de la production des marchandises par une autolimitation des besoins ». C’est une orientation franchement réactionnaire. Des besoins non satisfaits sont déjà énormes à l’échelle de la planète, et la croissance démographique exigera non pas une réduction, mais une croissance importante de la production. La division de travail internationale et l’augmentation de la productivité du travail constituent un immense progrès pour l’humanité.

L’émergence de la civilisation humaine et tous les progrès de notre espèce reposent en premier lieu sur le progrès de notre technique productive. Comme l’expliquait Marx, le capitalisme – comme, en leurs temps, les sociétés esclavagistes – a longtemps joué un rôle progressiste dans l’histoire de l’humanité, parce qu’il a permis un développement de moyens de production infiniment plus puissants que sous les formes d’organisation sociale précédentes. Le problème n’est pas la technologie. Bien au contraire, les progrès de la technologie – c’est-à-dire de la productivité du travail humain – constituent la base matérielle du socialisme. La technologie actuellement à notre disposition nous offre la possibilité d’éradiquer la misère et d’élever la société humaine à un niveau matériel et culturel supérieur. Seulement, pour cela, il faudrait supprimer la propriété capitaliste et la production pour le profit. Pourquoi tant de misère dans le monde ? Pourquoi tant de famines, tant de victimes de maladies guérissables ? Pourquoi les innombrables souffrances de l’humanité ? A cause de la technologie ? A cause de la science ? Non, c’est que toute cette technologie, toute cette puissance productive, ces énormes moyens qui, potentiellement, pourraient répondre aux besoins de l’humanité, sont concentrés entre les mains d’une classe qui ne s’intéresse qu’au profit : la classe capitaliste.

Sous le socialisme, c’est-à-dire dans un ordre social fondé sur ce que Michael Lowy a appelé « une planification démocratique des moyens de production », nous aurons enfin la maîtrise collective de ce qui est produit, pour qui et pour quoi. A ce moment-là, et seulement à ce moment-là, nous pourrons sérieusement entreprendre – grâce, justement, aux avantages que nous confèrent la technologie et le progrès de la productivité humaine – la préservation des équilibres écologiques et de la beauté de notre planète.

Pour conclure, le terme « écosocialisme » ne me paraît pas nécessaire. Le socialisme est une nécessité vitale pour préserver l’environnement, certes. Mais aussi pour bien d’autres défis. En conséquence, « le socialisme » tout court est mieux.

Je voudrais remercier chaleureusement Eric Coquerel et les camarades du Parti de Gauche pour leur invitation et pour la qualité de l’accueil qu’ils m’ont réservé.

Greg Oxley (PCF Paris 10e)

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