La vie et l’œuvre de Robert Owen (1771-1858)

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Fils de forgeron né en 1771 à Newtown, au Pays de Galles, Robert Owen a commencé à travailler à l’âge de 10 ans chez un drapier de Stamford. A 18 ans, il se lançait dans la fabrication artisanale de machines à filer du coton. En 1799, il prit la tête de l’une des plus grandes entreprises de filature de coton d’Ecosse, à New Lanark.

L’entreprise employait 2000 personnes, dont quelque 500 enfants issus des poorhouses [1] de Glasgow et Edimbourg. Le propriétaire précédent, David Dale, avait traité les enfants avec plus ou moins de bienveillance. Néanmoins, Owen nous a laissé une description saisissante des conditions de vie déplorables qu’il avait trouvées sur place. Il fit état d’une population misérable, ignorante et démoralisée, travaillant jusqu’à 16 heures par jour. La criminalité – vols, agressions, vandalisme – était endémique, tout comme l’alcoolisme.

Une philosophie matérialiste

L’acquisition de la filature marqua un tournant dans la vie d’Owen, qui y vit l’occasion de mettre en pratique ses principes progressistes inspirés des philosophes matérialistes du XVIIIe siècle. Owen considérait qu’il n’y avait pas d’idées ou de traits de caractère innés. La nature des hommes est déterminée par leur environnement social. Par conséquent, l’amélioration des conditions matérielles dans lesquelles vivent les hommes entraîne une amélioration de leur caractère et de leur comportement, élevant l’humanité à un stade supérieur de civilisation.

Au grand désarroi de ses partenaires, il limitait la prise de bénéfices à 5 % des sommes investies. Il augmenta les salaires et limita la journée du travail – qui n’avait alors aucune durée légale – à dix heures et demie. Lorsque la fabrique dut fermer à cause d’une pénurie de matières premières, Owen continua à verser les salaires. Il ouvrit un magasin qui vendait à prix coûtant des produits alimentaires et d’autres biens de première nécessité. Les familles des ouvriers qui s’entassaient dans des foyers exigus et insalubres furent relogées dans des appartements qui, deux siècles plus tard, feraient envie à des millions de Britanniques.

Les efforts d’Owen ne portaient pas seulement sur les conditions sociales et économiques des ouvriers. Il s’efforçait de les élever physiquement et moralement. Dans l’enfer de la révolution industrielle, la lutte pour la survie donnait lieu à un abrutissement général des rapports humains. Owen enseignait inlassablement aux habitants de New Lanark comment se comporter de façon respectueuse, fraternelle et solidaire les uns envers les autres. Il leur expliquait les règles élémentaires d’hygiène de vie, de propreté et de sobriété. Lorsque ses partenaires en affaires protestèrent parce que ses méthodes coûtaient beaucoup trop cher, il rompit avec eux et prit d’autres partenaires, dont le célèbre réformateur utilitariste Jeremy Bentham.

Les résultats obtenus à New Lanark ne pouvaient qu’impressionner les visiteurs, qui venaient de plus en plus nombreux. Entre 1815 et 1825, le registre des visiteurs contient 20 000 signatures, dont de nombreux réformateurs, philosophes et écrivains. L’aristocratie « éclairée » – ou prétendant l’être – passait par là, comme par exemple les Archiducs Johann, Maximilien d’Autriche ou encore le Grand Duc Nicolas, futur Tsar de Russie. En 1813, Owen lui-même était tellement fier de l’expérience qu’il partit en campagne dans le but de convaincre le gouvernement et les capitalistes d’adopter le modèle social qui avait fait ses preuves à New Lanark, 14 années durant. Il leur proposait de faire « le bonheur de tous et pour toujours ». Il publia une série de textes sous le titre de Nouveau regard sur la société, dans lesquels il présentait les différents aspects de son projet.

Owen s’étonnait que la croissance rapide de la puissance productive de la Grande-Bretagne ait provoqué l’appauvrissement de la masse de la population. Il pensait naïvement que toutes les classes – capitalistes, aristocrates et ouvriers – avaient intérêt à adopter son modèle social. Il ne cherchait pas à dresser les ouvriers contre les capitalistes. Sa conception du rapport entre les conditions d’existence et le caractère des hommes lui faisait dire que les ouvriers ne devaient pas reprocher aux classes dominantes leurs méthodes brutales d’exploitation et de répression, parce que leur comportement était le produit de leur milieu social et de leur éducation. En changeant leur environnement social et moral, on changerait leur comportement. Owen expliquait que l’amélioration des conditions de vie des ouvriers – suivant l’exemple de New Lanark – serait dans l’intérêt des capitalistes. Le travailleur éduqué et en bonne santé physique et morale serait plus productif que des bêtes de somme. La réforme de la société passait avant tout par l’éducation des enfants. Alors que pratiquement aucun enfant de la classe ouvrière n’était scolarisé, en Grande-Bretagne, Owen déclarait que « le pouvoir gouvernant de tous les pays devrait établir un plan pour l’éducation et la formation du caractère de tous les citoyens », indépendamment de leur nationalité ou leur religion.

« L’Institution Nouvelle »

Comme toujours, Owen ne se contentait pas d’énoncer de grands principes. Il les appliquait à New Lanark. En 1816, il créa une grande école qu’il appela L’Institution Nouvelle. Dès l’âge de trois ans, les enfants jouaient en plein air et étudiaient dans des classes. Ils apprenaient l’arithmétique, à lire, à écrire, mais aussi à jouer des instruments de musique et à danser. L’école leur inculquait également les règles de la vie en société : la courtoisie, la considération et le respect d’autrui. Aucun enfant n’était autorisé à travailler, indépendamment de la volonté de ses parents, avant l’âge de 10 ans. L’emploi des jeunes de plus de 10 ans qui n’étaient pas encore lettrés était interdit. Il n’y avait d’enseignement religieux ni à l’école de New Lanark, ni dans les cours du soir qu’il proposait aux ouvriers. Owen considérait que les idées religieuses et superstitieuses bridaient le développement intellectuel.

Malgré les applaudissements hypocrites que lui accordaient les classes dirigeantes, les appels d’Owen en direction du parlement et du gouvernement, auxquels il réclamait des réformes, restèrent sans suite. Ses appels aux capitalistes, pour qu’ils renoncent à l’embauche des enfants de moins de 12 ans, n’eurent pas davantage de succès. Ses opinions négatives sur la religion avaient choqué la haute société qui, désormais, lui tournait résolument le dos. Owen n’était pas non plus entièrement satisfait de ce qu’il avait réussi à faire à New Lanark. Il disait que malgré l’aisance relative dont jouissaient les ouvriers qui avaient la chance d’y travailler, ceux-ci « n’en demeuraient pas moins des esclaves ». C’est ainsi qu’Owen se résolut, en 1819, à s’adresser à l’ensemble de la classe ouvrière. Il déclara que le travail des ouvriers était « la source de toute richesse et de la prospérité nationale ». Dans un premier temps, il jugeait que le pays n’était pas prêt pour le socialisme. Mais plus tard, en 1820, dans sonRapport au Comté de Lanark, il formula l’idée que des réformes partielles ne suffiraient pas et qu’il faudrait une transformation complète de l’ordre social. Le concept de « socialisme » figurait de plus en plus souvent dans ses écrits et ses discours.

Frustré par les résultats de ses efforts en Grande-Bretagne, Robert Owen partit aux Etats-Unis où il fonda en 1825 une communauté – New Harmony, dans l’Indiana – sur ses principes socialistes. Un millier de personnes (dont un bon nombre de vagabonds et d’aventuriers malhonnêtes) vinrent profiter de sa générosité. Owen ne réussit qu’à se ruiner. A son retour en Angleterre, il prit contact avec le syndicat des travailleurs de la construction, la National Operative Builders Union. Sous les encouragements d’Owen, ce syndicat, avec d’autres organisations ouvrières, formait le noyau de la première tentative d’organiser les ouvriers britanniques en une seule organisation militante, la Grand National Consolidated Trades Union. Owen y voyait un moyen de remettre en cause l’organisation capitaliste de la société. Mais ce projet était trop en avance sur son temps et, malgré quelques actions de grande envergure, finit par s’effondrer.

Au début de l’expérience de New Lanark, la classe ouvrière britannique était à un stade très précoce de son développement. C’est ce qui explique que les grands visionnaires « utopistes » de l’époque voulaient améliorer la condition des ouvriers sans comprendre que leur émancipation devait être « l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », pour reprendre la formule célèbre de Marx. Néanmoins, les efforts d’Owen forcent l’admiration. Dans son Anti-Dühring, Friedrich Engels écrivait que « tous les mouvements sociaux, tous les progrès effectifs réalisés en Grande-Bretagne dans l’intérêt des travailleurs, se rattachent au nom d’Owen ». Précisément parce qu’il était un pionnier, Owen a connu des égarements et des échecs, mais ceux-ci ont fourni de précieux enseignements qui ont aidé Marx et Engels à développer les idées du socialisme scientifique. Ce dernier diffère du « socialisme utopique » en ce qu’il ne cherche pas à inventer les caractéristiques du socialisme à partir de considérations morales, mais lesdécouvre dans le mode de production et les rapports sociaux du système capitaliste lui-même.

Greg Oxley (PCF Paris 10e)

 

[1] Littéralement : « maison des pauvres ». Dans le roman Oliver Twist de Charles Dickens, le personnage principal se retrouve dans une de ces poorhouses, qui ressemblaient plus à des prisons industrielles qu’à des orphelinats.

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