Egypte : la révolution n’a pas de frontière

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Cet article date du dimanche 30 janvier 2011

Le soulèvement populaire contre Hosni Moubarak se poursuit. Sur le papier, le président jouit d’un énorme pouvoir. Il passe des décrets. Il donne des ordres à l’armée. Il menace tous ceux qui bravent le couvre-feu. Mais personne n’obéit – et rien ne se passe.

Un correspondant de la BBC, au Caire, résume la situation : « le siège du parti au pouvoir est en flammes, mais il n’y a aucun pompier en vue. Il n’y a pas de police, non plus. L’Etat, ici, a disparu. »

Plusieurs bâtiments gouvernementaux ont été attaqués. Lors d’un assaut contre le Ministère de l’Intérieur, ce lieu de torture, des snipers ont tiré sur la foule et tué trois personnes. Les gens risquent leur vie chaque jour. Le bilan s’élèverait à plus de 150 morts et 4000 blessés. Mais personne ne connaît les chiffres réels. La répression ne parvient pas à étouffer le mouvement. Les gens n’ont pas peur de mourir. C’est leur plus grande force – et c’est la principale faiblesse de leurs adversaires.

La « communauté internationale »

La « communauté internationale » est terrifiée. Washington comprend très bien que la révolution égyptienne aura de profondes conséquences sur les autres pays de la région. Les impérialistes américains et européens demandent à Moubarak de ne pas réprimer violemment les manifestants et de créer les conditions d’élections libres et justes. Le gouvernement américain a déclaré, samedi, qu’un simple remaniement ministériel ne suffirait pas. Il a appelé Moubarak à mener immédiatement« d’authentiques réformes ».

Dans une déclaration commune, les gouvernements britannique, français et allemand disent être« vivement préoccupés par les événements que nous observons en Egypte. […] Nous appelons le président Moubarak à éviter à tout prix l’usage de la violence contre des civils sans armes et appelons les manifestants à exercer leur droit pacifiquement. […] Les droits de l’Homme et les libertés démocratiques doivent être pleinement respectés, y compris la liberté d’expression et de communication. »

Les impérialistes oublient un petit détail. La première « authentique réforme » que le peuple exige, c’est la démission de Moubarak et de ses amis – qui n’y sont pas disposés. Par ailleurs, les dirigeants américains et européens n’ont aucune autorité pour parler des « droits de l’homme ». Pendant des décennies, ils ont soutenu le régime bestial de Moubarak. Ils ont financé son armée et sa police. Ils ont fermé les yeux sur la répression et la torture. En retour, Moubarak soutenait leur politique au Moyen-Orient. Il était un élément clé de la monstrueuse farce du « processus de paix » au Proche-Orient, c’est-à-dire de la trahison des Palestiniens. Ces excellentes relations entre Moubarak et les impérialistes ne reposaient pas sur la démocratie et les droits de l’homme, mais sur la défense cynique de leurs intérêts respectifs.

Pendant des années, les mêmes impérialistes ont dicté leur politique économique à ces gouvernements « indépendants ». Les « réformes de marché » ont généré une inégalité croissante, de la pauvreté et du chômage. Pendant plus de vint ans, Ben Ali a servilement appliqué le traitement mortel que lui dictait le FMI. Cela a déstabilisé l’économie nationale et appauvri la population. C’est la base réelle de la révolution tunisienne. On peut en dire autant de l’Egypte, depuis que Sadat est revenu sur la politique d’Abdel Nasser et qu’il a transformé l’Egypte en un satellite de l’impérialisme américain. Son fidèle lieutenant, Hosni Moubarak, a poursuivi et approfondi cette politique, sous la dictée des Américains. Tout ceci servait les intérêts des impérialistes, en Europe et aux Etats-Unis. Le même processus s’est déroulé dans de nombreux pays. Et tout ceci est à présent menacé.

Ce qui « inquiète » véritablement Washington, Londres, Paris et Berlin, c’est la perspective d’un effondrement de leurs stratégies pour contrôler le Moyen-Orient et ses immenses ressources. La déclaration commune européenne le dit clairement : « Nous reconnaissons le rôle modérateur que le président Moubarak a joué depuis de nombreuses années au Moyen-Orient. Nous lui demandons désormais de faire preuve de la même modération pour traiter la situation actuelle en Egypte ». Par « rôle modérateur », il faut comprendre le soutien flagrant de Moubarak aux politiques impérialistes. Il était un allié déterminant pour les Etats-Unis et Israël. Aussi cherchent-ils désespérément à le sauver. Mais ils ont déjà échoué. Aucune force au monde ne pourra le sauver.

Effet domino

Les inquiétudes des impérialistes sont parfaitement fondées. Les révolutions ne respectent pas les frontières. Les événements en Egypte et en Tunisie font trembler les fondations de tout le monde arabe. Il y a eu des manifestations de masse en Algérie, au Yemen et en Jordanie. La semaine dernière, un groupe d’ex-officiers jordaniens a écrit une lettre ouverte au roi de Jordanie. Ils lui demandent de mener des réformes, afin d’éviter le pire. Interviewé par la BBC, le vice-Premier ministre jordanien a répondu que ces officiers n’étaient pas nombreux : « pas plus de 150 ou 200 ».

Pendant des décennies, les régimes corrompus du Golfe se sont assis sur d’énormes ressources pétrolières, pendant que des millions d’Arabes subissent la pauvreté et le chômage. Ces régimes pourris sont impopulaires et reposent sur la répression, comme celui de Moubarak. Son renversement déstabiliserait tous les régimes pro-occidentaux de la région.

La masse des Palestiniens a été choquée et dégoûtée par les récentes révélations sur les accords secrets entre la direction de l’OLP et Israël. Le soi-disant « processus de paix » est en lambeaux. Dans ce contexte, les événements en Tunisie et en Egypte auront un impact très sérieux sur la pensée des Palestiniens ordinaires.

La tactique de la soi-disant « lutte armée » n’a mené nulle part. Les roquettes du Hamas n’ont pas même entaillé l’armure du puissant Etat israélien. La clique dirigeante israélienne ne s’en soucie pas. Au contraire. Chaque roquette qui tombe sur un village israélien est une excellente nouvelle pour les Sionistes. Cela convainc des Israéliens ordinaires que « ces gens veulent nous tuer » – et les pousse derrière le gouvernement. Mais la politique des dirigeants palestiniens « modérés » a misérablement échoué, elle aussi. Le Hamas et Mahmoud Abbas n’ont rien à offrir au peuple palestinien. Celui-ci ne peut faire confiance qu’en lui-même et en sa propre force. La perspective d’une nouvelle Intifada se rapproche de jour en jour. Ce qui se passe en Tunisie et en Egypte est une inspiration, pour les Palestiniens.

Aucun gouvernement n’a plus peur de la révolution arabe que celui d’Israël. L’Egypte est l’un des plus importants alliés d’Israël, dans la région. Elle a une frontière avec la bande Gaza, et Moubarak a activement collaboré avec Israël pour l’étrangler. Il a également apporté un soutien précieux à Abbas et à l’aile droite de la direction de l’OLP. Sa chute serait une catastrophe pour Israël. Elle transformerait la situation dans tout le Moyen-Orient – et au-delà.

Et maintenant ?

Moubarak promet des changements cosmétiques et s’accroche au pouvoir. Cela ne marchera pas. Tout dépend de deux choses : l’élan du soulèvement populaire et le rôle de l’armée. Il y a des tanks dans les rues. Mais ils sont encerclés par le peuple révolutionnaire. Les manifestants grimpent sur les chars et tentent de fraterniser avec soldats – qui, souvent, expriment leur sympathie.

Hier [samedi], Place de la Libération, des soldats ont tiré – en l’air, probablement. Mais le peuple n’a pas tremblé. Au contraire, les gens ont accouru vers l’endroit d’où les coups de feu étaient partis. Ils courraient vers le danger, au lieu de le fuir. C’est un détail extrêmement significatif. Il montre les limites du pouvoir militaire.

Le mouvement n’est pas intimidé par la force. Son élan prolongé pose la question d’un départ de Moubarak et de sa famille. Les sommets de l’armée pèsent soigneusement les différents éléments de l’équation. A leurs yeux, le maintien de leur pouvoir et de leurs privilèges est beaucoup plus important que le maintien de Moubarak.

Les masses savent que la position du régime est intenable. Elles savent qu’elles ont déjà remporté une victoire. Dans la rue, l’atmosphère est pleine de joie et d’euphorie. Cette euphorie se transmet à toutes les couches de la population. Un journaliste de la BBC a demandé à un vieil homme de la classe moyenne, qui fuyait le Caire, ce qu’il pensait des manifestations. Il a répondu : « Les manifestations son magnifiques ! J’ai attendu ça toute ma vie ! ».

De grands événements se préparent qui vont ébranler le monde.

Alan Woods, le 30 janvier 2011

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