La théorie matérialiste de la connaissance

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Plus que tout autre théoricien marxiste de sa génération, Georges Plekhanov (1856-1918, photo) a brillamment défendu et expliqué les bases philosophiques du socialisme scientifique. De nos jours, ses œuvres sont difficiles à trouver en langue française. A l’avenir – c’est une question de moyens – La Riposte prendra les mesures nécessaires pour mettre les écrits de Plekhanov, ce trésor idéologique, à la disposition de tous ceux qui s’intéressent à la lutte contre le capitalisme.

L’un des livres de Plekhanov, Materialismus Militans, est une polémique contre Alexandre Bogdanov et d’autres sociaux-démocrates russes séduits par les idées philosophiques d’Ernst Mach (1853-1916), un brillant scientifique d’origine tchèque et un membre du Parti Social-Démocrate. Ses recherches scientifiques portaient sur les interférences, la polarisation, la diffraction et la réfraction. Il fit également d’importantes découvertes dans le domaine des vitesses supersoniques. Dans le cadre de ses recherches, Mach était obligé de raisonner en matérialiste. Mais lorsqu’il s’aventurait dans le domaine de la philosophie, il défendait un point de vue s’inspirant du philosophe idéaliste et subjectiviste George Berkeley (1685-1753). Dans la foulée de la défaite de la révolution de 1905, ces idées gagnaient du terrain, dans le mouvement ouvrier russe. Tout comme le livre de Lénine Matérialisme et empirio-criticisme, les trois lettres à Bogdanov publiées dansMaterialismus Militans visaient à endiguer cette tendance et défendre le point de vue matérialiste. La deuxième lettre de Plekhanov est essentiellement consacrée à une explication de la théorie matérialiste de la connaissance.

Dans ses Principes de la connaissance humaine, Berkeley écrivait : « Parmi les hommes prédomine de manière étrange la conviction que les maisons, les montagnes, les rivières – en un mot tous les objets qui agissent sur nos sens – ont une existence naturelle ou réelle distincte de leur perception par la raison ». A cette « étrange conviction » que Berkeley considérait comme un préjugé, il opposait son point de vue, celui de l’idéalisme subjectiviste. Pour lui, le monde n’avait pas d’existence en dehors de la pensée. Chaque chose, chaque objet, n’était qu’une « combinaison de sensations ». Or, Ernst Mach reprenaient cette formulation pratiquement mot pour mot. A l’inverse, pour le matérialiste, le monde matériel existe en dehors de la conscience humaine. Selon le grand philosophe matérialiste Ludwig Feuerbach,« démontrer que quelque chose existe signifie démontrer que ce quelque chose n’existe pas seulement dans la pensée. » Les objets du monde qui nous entourent agissent sur nos sens, provoquant des sensations qui forment la base de nos représentations de ces objets, ainsi que de leurs rapports réciproques. C’est par l’interaction entre l’objet et le sujet – celui qui regarde, qui touche, qui sent l’objet – que le sujet découvre les propriétés de l’objet. Il ne peut y avoir d’autre connaissance du monde que celle qui nous parvient par les impressions qu’il produit sur nos sens.

L’idée selon laquelle les objets du monde – ce que Kant appelait les « choses en soi » – existent en dehors de notre conscience pourrait signifier que ces choses sont en général inaccessibles à notre expérience. Pour ceux qui défendent ce point de vue, explique Plekhanov, les mots « choses en soi » sont toujours liés à l’évocation d’un certain « X » qui demeure en dehors des limites de notre expérience. Pour le matérialisme, à l’inverse, non seulement les choses du monde sont accessibles à notre expérience, mais elles existent même lorsque l’expérience humaine, pour une raison quelconque, ne s’étend pas jusqu’à elles.

« On sait qu’il fut un temps, écrit Plekhanov, où il n’y avait pas encore d’hommes sur notre planète. Et s’il n’y avait pas d’hommes, il est clair qu’il n’y avait pas non plus leur expérience. […] Et cela signifie que la Terre existait en dehors de l’expérience humaine. Mais pourquoi existait-elle en dehors de l’expérience ? Est-ce parce qu’elle ne pouvait pas être l’objet de l’expérience ? Non, elle existait en dehors de l’expérience, tout simplement parce que les organismes capables d’avoir, par leur structure, une expérience n’étaient pas encore apparus. […] La thèse bien connue : “sans sujet, pas d’objet”, est radicalement fausse. L’objet ne cesse pas d’exister, même s’il n’y a pas encore de sujet ou s’il n’en existe plus. »

Le rapport entre sujet et objet constitue l’une des questions centrales de la philosophie. C’est elle qui sépare le camp idéaliste et subjectiviste du camp matérialiste. L’idéalisme philosophique forme la base de toutes les religions. Pour les subjectivistes, le monde extérieur est mystérieux, immatériel, insaisissable. La vraie connaissance ne serait alors accessible que par Dieu. Comment savoir, disent-ils, ce qui se cache derrière les apparences ? Et effectivement, l’apparence des choses ne correspond à leur véritable nature que de façon partielle et superficielle. Mais ceci n’enlève rien aux propriétés matérielles objectives des choses. Pour illustrer ce point, Plekhanov explique que l’apparence d’une chose dépend de l’organisation du sujet. « Je ne sais pas comment voit un escargot, mais je suis certain qu’il ne voit pas comme les hommes. […] Si j’admets que l’escargot voit d’une manière ou d’une autre le monde extérieur, il me faut alors reconnaître que l’aspect sous lequel le monde se présente à l’escargot est lui-même conditionné par les propriétés de ce monde existant réellement. » Ceci ne signifie pas que les propriétés du monde n’ont qu’une valeur subjective. « Si l’homme et l’escargot se déplacent d’un point A à un point B, pour l’homme comme pour l’escargot la ligne droite sera la distance la plus courte entre ces deux points. Si les deux organismes suivaient une ligne brisée, il leur faudrait dépenser plus de travail pour se déplacer. C’est-à-dire que les propriétés de l’espace ont aussi une signification objective, bien qu’elles se présentent de manière différente à des organismes parvenus à des degrés différents d’évolution. » L’apparence, c’est le reflet, dans la perception du sujet, des propriétés matérielles de l’objet qui existent en dehors de l’expérience – bien que cette apparence varie suivant l’organisation spécifique du sujet.

Par ailleurs, le matérialisme ne sépare pas, à la manière du « dualisme », le sujet – avec ses notions du monde objectif – et le monde objectif lui-même. Le sujet est lui-même partie intégrante du monde objectif. Comme l’écrivait Feuerbach : « Je sens et je pense nullement en tant que sujet qui s’oppose à l’objet, mais comme un sujet-objet, comme un être matériel réel. Et l’objet n’est pas seulement pour moi une chose sentie, mais aussi la base, la condition nécessaire de ma sensation. Le monde objectif ne se trouve pas seulement en dehors de moi, il est aussi en moi, dans ma propre peau. L’homme n’est qu’une partie de la nature […] C’est pourquoi il ne peut y avoir de contradiction entre sa pensée et son être. […] Mon corps, en tant que tout, c’est mon moi, mon être véritable. Ce n’est pas un être abstrait qui pense, mais justement cet être réel, ce corps. »

Ainsi, la philosophie marxiste s’enracine dans la tradition matérialiste. Mais Marx ne se contenta pas de répéter les idées de Feuerbach. Il enrichit considérablement la philosophie matérialiste en y incorporant un élément décisif, la dialectique, qui élevait le matérialisme au niveau d’un puissant outil théorique pour la transformation révolutionnaire de la société. Nous y reviendrons dans un prochain article.

Greg Oxley (PCF Paris 10e)

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