Démocratie, bonapartisme et fascisme

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Dans notre article Contre l’Etat d’urgence et la guerre : pour une politique communiste au PCF [1er décembre 2015, www.lariposte.org], nous avons écrit : « La destruction des conquêtes sociales s’accompagne désormais de la suppression des conquêtes démocratiques. Le régime politique évolue vers une forme de bonapartisme parlementaire. »

Dans le présent article, nous voulons revenir sur les termes de « bonapartisme » et « bonapartisme parlementaire » pour mieux expliquer notre point de vue sur l’évolution actuelle de l’Etat français.

Parler du bonapartisme à propos d’un régime donné, c’est inviter à la polémique. Il n’est pas difficile de lister les différences entre le caractère et le mode d’opération du régime en question avec celui qui a donné son nom à ce concept. Le plus souvent, ces observations passent à côté du problème. Aucun régime politique ne ressemble en tout point à un autre. En ce sens, l’Histoire ne se répète jamais. Le bonapartisme est un concept qu’il convient de détacher du personnage de Napoléon Bonaparte et des détails spécifiques du régime politique qu’il incarnait. Marx qualifiait les régimes de Napoléon III et de Bismarck de bonapartistes. Ces régimes n’étaient pas identiques. Ce que l’on entend signifier par ce terme a existé sous des formes et dans des circonstances très diverses, et ce depuis bien avant l’ère des Bonaparte. Le « césarisme » était, pour ainsi dire, le bonapartisme de l’Antiquité. Le régime établi par Cromwell pendant la révolution anglaise du 17e siècle était lui aussi une forme de bonapartisme avant Bonaparte. Par ailleurs, il convient de signaler une autre distinction importante entre, d’un côté, les régimes de Cromwell, de Napoléon I et Napoléon III et, de l’autre, les régimes de type bonapartiste qui ont existé depuis – par exemple celui de Pétain ou de Primo de Rivera – en ce que les premiers ont pour mission la consolidation de la position de la bourgeoisie aristocratique, par la liquidation des éléments de démocratie populaire hérités des révolutions et pendant la phase ascendante du système capitaliste, alors que les derniers sont le produit de la décadence du système qui, pour la deuxième fois en un quart de siècle, dirigeait l’humanité vers l’horreur indicible du fascisme et de la guerre mondiale.

Bonapartisme et fascisme ne sont pas la même chose.

Alors qu’un régime bonapartiste cherche à protéger la classe dirigeante en essayant de contenir la lutte des classes dans certaines limites et donc, d’une certaine façon, de maintenir la « paix civile », le fascisme est une politique de guerre civile qui vise la destruction totale des organisations des travailleurs et la suppression violente de toutes les formes d’expression démocratique. Cet objectif ne peut pas être atteint par la seule répression policière et militaire. Le fascisme, comme le bonapartisme, agit dans l’intérêt de la classe capitaliste. Comme le bonapartisme, il s’appuie sur l’armée et la police, mais se distingue de ce dernier en ce qu’il organise et mobilise la petite-bourgeoisie et des éléments déclassés et démoralisés du salariat à une échelle massive. Les régimes fascistes qui ont existé en Europe entre les deux guerres – Mussolini, Pilsudski, Hitler, Franco, Salazar etc. – n’étaient pas identiques, mais tous avait en commun cette caractéristique essentielle que d’être des mouvements de masse.

Evoquant le rapport entre la petite-bourgeoisie et le prolétariat, sous la démocratie bourgeoise et sous le fascisme, Léon Trotsky (1879-1940) a écrit : « En régime démocratique, le capital financier – c’était inévitable – s’est efforcé d’inoculer aux ouvriers la confiance dans la petite bourgeoisie pacifiste et réformiste. Le passage au fascisme, au contraire, est inconcevable sans que la petite bourgeoisie ait été préalablement pénétrée de haine contre le prolétariat. La domination de la seule et même super-classe, le capital financier, repose, dans ces deux systèmes, sur des rapports directement inverses entre les classes opprimées. » L’érosion progressive de la petite-bourgeoisie en Europe occidentale fait que l’on peut difficilement imaginer l’émergence de nouveaux régimes fascistes à notre époque. Des dictatures de type bonapartiste, par contre, sont encore possibles.

Dans toutes ses formes, le bonapartisme reproduit certaines caractéristiques communes. Il s’agit de régimes dans lesquels la classe économiquement dominante, qui serait dans d’autres circonstances capable de s’accommoder de méthodes de gouvernement démocratiques, est contrainte, pour défendre sa position et sa propriété, de se placer sous la protection d’un État de « pleins pouvoirs », dégagé des contrôles et contre-pouvoirs démocratiques et s’appuyant plus directement sur l’appareil policier et bureaucratique. Cet Etat est typiquement dirigé et incarné par un « sauveur » qui s’efforce de discipliner, intimider et encadrer la société civile, contenir la lutte des « fractions » – c’est-à-dire des classes – dans certaines limites. Se plaçant en arbitre, « au dessus de la société », le bonapartisme maintient « l’ordre » au nom de l’union nationale.

Ici, une précision importante est nécessaire. En ayant l’apparence d’un État « au dessus des fractions », un régime bonapartiste n’est pas pour autant suspendu en l’air. Il se rattache toujours à une base de classe spécifique, celle de la classe économiquement dominante. Le bonapartisme est l’une des formes possibles de l’État capitaliste. C’est un régime d’autodéfense de la classe capitaliste. Cependant, cette définition générale du bonapartisme ne nous libère pas de l’obligation de regarder chaque situation dans sa réalité concrète et vivante. Comme disait Goethe : « Toute théorie est grise, mais vert et florissant l’arbre de la vie. » Tout bien considéré, tous les gouvernements sous le capitalisme ont des traits bonapartistes. Il ne peut en être autrement, puisqu’ils gouvernent des sociétés divisées en classes et sous la « dictature » des intérêts capitalistes. Sous le plus démocratique des régimes bourgeois, l’égalité ne peut jamais être autre chose que l’égalité devant une loi qui incarne l’inégalité. Le travailleur a des droits. Mais le capitaliste qui l’exploite a, lui aussi, des droits. Et là où les droits des camps opposés sont prétendument « égaux », c’est la force qui décide. C’est pour cette raison que Friedrich Engels pouvait écrire, dans une lettre à F. A. Sorge (12 avril 1890), que « Tout gouvernement actuel devient nolens-volens [qu’on le veuille ou non], bonapartiste. »

Toute une série de formes intermédiaires s’intercale entre un régime capitaliste démocratique avec ses traits bonapartistes et un régime dictatorial de pleins pouvoirs. Une accentuation progressive des traits annonce tout d’abord un régime de bonapartisme parlementaire. La mise en place de l’État d’urgence par Hollande constitue un pas de plus dans cette direction. La restriction des contrôles parlementaires, contre-pouvoirs, procédures juridiques et droits démocratiques renforce la position de l’Exécutif. S’appuyant davantage sur l’appareil policier et bureaucratique de l’État, il se libère encore plus des partis et des programmes, (auxquels il n’a jamais accordé une grande importance) et se sert de son autorité augmentée pour manipuler et façonner l’« opinion publique ». La désignation d’un ennemi extérieur – le terrorisme international – renforce le sentiment national. La population est invitée à faire bloc autour de l’exécutif, son protecteur et son champion.

La constitution de la Ve République correspond parfaitement au bonapartisme parlementaire, dont le pouvoir gaulliste de 1958 était un exemple.

Mais aucune constitution n’est plus forte que des véritables relations entre les classes. Le bonapartisme parlementaire gaulliste a été balayé au cours du mouvement révolutionnaire de mai 1968 et des luttes de classes tumultueuses qui ont jalonné les années 70. Cependant, les tendances bonapartistes qui s’affaiblissaient à l’époque commencent à s’affirmer de nouveau. Ce fut déjà le cas sous Sarkozy et l’est devenu encore plus sous Hollande. Les tendances bonapartistes ne sont pas limitées à la sphère étatique. Elles trouvent une expression dans l’émergence du Front National. Qu’il existe des tendances fascistes dans le Front National et dans son électorat ne fait pas de doute. Cependant, s’il faut caractériser un parti par son programme et les orientations de sa direction, le Front National est un parti de type bonapartiste parlementaire et non pas fasciste. Quand Marine Le Pen proclame que le vote quasi unanime des députés en faveur de l’État d’urgence constitue un ralliement massif à son propre programme, elle n’a pas tort. Le fait de n’avoir jamais été au pouvoir lui donne un avantage considérable au Front National. Ceci lui permet de cultiver l’image d’un parti « contre le système ».

L’État d’urgence sera probablement prolongé. Mais même s’il ne l’était pas, il laissera des traces dans le fonctionnement de l’appareil d’Etat. Les tendances bonapartistes reflètent la réalité du capitalisme de notre époque. La régression sociale se poursuivra. La « question sociale » prise dans son ensemble – désindustrialisation, manque d’emplois, dégradation des conditions de travail, bas salaires, manque de logements, délabrement du système de santé, du système éducatif, dévalorisation des retraites et allocations, généralisation du surendettement et de la « grande misère », discriminions raciales et culturelles – ne trouvera pas de solution sur la base du capitalisme. L’époque où les problèmes de société pouvaient être résolus ou atténués par des discussions parlementaires est révolue. Le parlementarisme gêne les gouvernements et n’apporte aucune solution, ni aux capitalistes, ni au peuple. Les droits du mouvement ouvrier, comme le droit de manifester, le droit de se syndiquer, le droit de grève, le Code du Travail, sont incompatibles avec les besoins vitaux des capitalistes. Le programme du MEDEF, devenu celui des gouvernements successifs, ne peut être pleinement appliqué sans la destruction de ces droits. Ce sont là les ressorts essentiels du bonapartisme. Il faut changer la méthode de gouvernement pour qu’elle corresponde mieux aux nouvelles conditions. L’État d’urgence ne lutte pas contre le terrorisme. Il décale le rapport de forces en faveur de la classe dominante et renforce l’arsenal répressif du gouvernement dans la lutte contre les conquêtes sociales et démocratiques des travailleurs. Le gouvernement a saisi l’occasion présentée par les attentats pour avancer dans cette direction.

Greg Oxley

PCF Paris 10

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