La crise de l’Union Européenne et le danger nationaliste

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L’Union Européenne a contribué à la croissance du capitalisme. Elle a permis un renforcement considérable du pouvoir économique et politique des grands groupes financiers, industriels et commerciaux. Avec la suppression des tarifs douaniers, la création de la « zone euro » et l’ensemble de la législation européenne, le marché européen a été constamment réorganisé en fonction de leurs besoins. En facilitant l’élimination ou l’absorption des concurrents de ces grands groupes, l’Union Européenne a grandement accéléré la concentration du capital entre leurs mains. Mais pour les travailleurs européens, cette croissance capitaliste est allée de pair avec ce que les architectes de l’UE appellent l’austérité, ce qui signifie une régression sociale permanente et des niveaux de chômage très élevés. Tout ce qui fait obstacle à la cupidité capitaliste est en train d’être démantelé. La loi El Khomri, en France, s’inscrit dans cette logique réactionnaire.

Lorsque Marx et Engels, au 19e siècle, ont identifié et analysé les contradictions fondamentales de l’ordre capitaliste émergeant, ils ont postulé que le développement ultérieur du système mettrait le caractère social et international des moyens de production en contradiction avec la propriété privée de ceux-ci et la division du monde en Etats nationaux. Les capitalistes tenteraient de résoudre ces contradictions par la destruction de capacités productives et par la soumission des pays faibles aux pays forts, paisiblement si possible, et par la guerre si nécessaire. Dans cette perspective historique, on peut considérer l’émergence de l’Union Européenne comme une tentative, de la part des capitalistes, d’atténuer les contradictions de leur propre système pointées par Marx et Engels, en soumettant des États et des économies nationales dont les besoins sont très différents aux mêmes règles et conditions – celles qui conviennent aux plus forts. Mais derrière la façade de la coopération, l’Union Européenne est un champ de bataille économique où les États et les grands groupes capitalistes se livrent une lutte impitoyable pour s’emparer des marchés et des sources de profit. Il y a une hiérarchie des puissances. L’Allemagne domine le continent. Elle est de loin le plus puissant des pays européens. La France est plus puissante que l’Espagne qui, à son tour, est plus puissante que le Portugal ou la Grèce. Sur la base du capitalisme, « l’unification » de l’Europe ne peut s’envisager que par la domination des États les plus faibles par les plus forts.

La réalité des rapports entre les « partenaires européens » a été brutalement exposée dans l’acharnement contre le gouvernement de Syriza en Grèce. Pendant sa campagne électorale, Tsipras avait promis de « déchirer les mémorandums » qui étranglaient l’économie grecque. Une fois au pouvoir, il a seulement voulu les renégocier. Mais l’Allemagne, soutenue par la France, a menacé de provoquer un effondrement total de l’économie grecque si le gouvernement de Tsipras ne se mettait pas à genoux. Depuis, Tsipras applique une politique draconienne de régression sociale pour le compte des grandes puissances européennes.

L’expérience grecque a montré, pour ceux qui en doutaient encore, que l’Union Européenne est faite pour les capitalistes, les riches et les puissants. Ses promesses n’étaient que de la propagande. A la place de la prospérité et du progrès social, une minorité capitaliste augmente sans cesse sa richesse et son pouvoir au détriment du reste de la société. La crise du capitalisme et de l’Union Européenne a préparé le terrain à des tensions de plus en plus vives entre les classes et entre les États. Le conflit entre les classes est évident, en Grèce comme ailleurs. A l’échelle continentale, des centaines de milliers de travailleurs se sont engagés dans des actions pour résister à la régression sociale. Cependant, en parallèle avec ces luttes, l’impasse sociale provoque la cristallisation de tendances nationalistes, régionalistes et communautaires.

Tous les militants du mouvement ouvrier devraient prendre ce développement très au sérieux. Il constitue un danger pour les organisations des travailleurs et la lutte contre le capitalisme. Il signifie que l’opposition à l’UE et le rejet des « élites» qui la sous-tendent ne prendront pas nécessairement une forme « anti-capitaliste» et progressiste. L’histoire sanglante du continent nous rappelle que les forces réactionnaires peuvent tirer profit de l’échec du capitalisme. Une fraction grandissante des peuples sent confusément que l’organisation sociale actuelle est dans une impasse, qu’un changement radical est nécessaire. Mais si ce besoin de changement coule dans les canaux du nationalisme, du racisme et même du fascisme, il deviendra un danger extrêmement grave – et potentiellement mortel – pour les travailleurs de tous les pays. Dans certaines conditions – et nous devons dire lesquelles – la désaffection et l’hostilité à l’égard de l’ordre établi peuvent renforcer la base sociale et les moyens d’action des organisations des travailleurs. Mais elles peuvent aussi générer de puissants mouvements réactionnaires. Nous le voyons en France avec la progression du Front National. Le résultat du référendum en Grande-Bretagne traduit un phénomène politique analogue. C’est ce que les militants qui fêtaient le résultat du référendum en Grande-Bretagne n’ont pas compris. Ils n’ont vu que le côté « anti-UE » du phénomène. Puisqu’étant eux-mêmes hostiles à l’UE, ils ont salué le résultat britannique comme un événement positif sans se rendre compte de ses ressorts réactionnaires.

Le référendum britannique

A l’origine, le projet d’un référendum sur l’Union Européenne était une manœuvre de l’ancien dirigeant du Parti Conservateur, David Cameron, dans le but de neutraliser l’aile « eurosceptique » du parti et séduire par la même occasion l’électorat du parti nationaliste et raciste, l’UKIP. Cameron s’était engagé à renégocier les traités européens et pensait renforcer sa propre position par la ratification de cette renégociation. En présentant la sortie de l’Union Européenne comme la seule alternative à sa propre politique, il pensait garantir le succès de l’opération. Mais la manœuvre lui a explosé dans la figure. L’aile « eurosceptique » du Parti Conservateur et l’UKIP ont mené une campagne raciste virulente. Jouant sur les peurs, l’ignorance et les préjugés d’une partie de la population, ils insistaient sur le fait que l’appartenance à l’Union Européenne obligeait le Royaume-Uni à accueillir une masse sans cesse grandissante de travailleurs étrangers qui profitaient des emplois, des logements et des allocations sociales, au détriment des britanniques. Sortir de l’Union Européenne permettrait de bloquer l’accès au pays de ces « parasites » étrangers, voire de les déporter. Les nationalistes prétendaient que le brexit renforcerait l’économie du Royaume-Uni qui serait désormais libre de développer des relations commerciales avec d’autres continents à sa guise. Pour détourner l’attention de la politique rapace du capitalisme britannique, la régression sociale était mise sur le compte de l’UE, laissant entendre que la rupture avec elle signifierait la fin de l’austérité. Les mêmes conservateurs qui, depuis des décennies, ont constamment attaqué les services publics disaient vouloir consacrer l’argent que le Royaume-Uni contribuait au budget européen au financement de la santé publique !

Le référendum était donc un piège réactionnaire. Il plaçait le mouvement ouvrier britannique devant un dilemme terrible. Voter contre le brexit pouvait être interprété comme une approbation de l’Union Européenne. Mais en même temps, l’immense majorité des militants du mouvement ouvrier, syndicalistes et travaillistes, comprenait que dans les circonstances concrètes de ce référendum, si le vote pour quitter l’UE était majoritaire, il renforcerait considérablement les tendances nationalistes et racistes dans la société britannique, et n’apporterait absolument aucun avantage de quelque nature que ce soit aux travailleurs.

La réalisation de ce danger a fait que les travailleurs organisés qui, dans un premier temps, affichaient une certaine indifférence à l’égard du référendum, se sont mobilisés dans leur immense majorité contre le brexit. La majorité des salariés en activité, les deux-tiers des électeurs travaillistes et des syndicalistes, la quasi-intégralité des soutiens de Jeremy Corbyn, ont voté contre le brexit. A noter aussi que la majorité des citoyens d’origine africaine, pakistanaise, caribéenne, etc., ont voté dans le même sens, ainsi que 74% des jeunes et 80% des étudiants. Dans les grandes concentrations urbaines que sont Londres, Birmingham, Liverpool, Manchester et Glasgow, les partisans du brexit étaient minoritaires.

Le problème posé par ce référendum n’était pas celui d’une prise de position abstraite pour ou contre l’Union Européenne. S’il ne s’était agi que d’une simple déclaration de principe, la position que devait adopter le mouvement ouvrier coulerait de source, compte tenu du caractère capitaliste de l’UE. Mais en politique, le problème n’est pas seulement de savoir ce qui est proposé et ce qui est fait, mais de savoir qui le fait, pour quelles raisons et avec quelles conséquences. Dans les circonstances concrètes de ce scrutin et devant la réalité des forces politiques en présence, la victoire du brexit ne pouvait être que celle des partis et des tendances réactionnaires ouvertement racistes, avec des conséquences matérielles terribles pour l’ensemble des travailleurs britanniques, mais surtout pour les travailleurs d’origine étrangère.

Que le vote en faveur du brexit était une mauvaise nouvelle pour Merkel, Hollande, et pour toute la bureaucratie de l’Union Européenne ne fait pas de doute. Ils craignent un effet de « contagion » dans l’ensemble de l’UE. Ils savent que si les populations d’autres pays étaient consultées, elles pourraient elles aussi voter contre l’UE. L’affaiblissement de leur position se voit très clairement dans le fait que lorsque les Ministres des Finances européens ont engagé des procédures punitives à l’encontre de l’Espagne et du Portugal, le 12 juillet dernier, ils ont aussitôt déclaré que les amendes ne seraient probablement pas appliquées, ou seulement pour un montant « symbolique », afin de ne pas augmenter le risque d’une dislocation complète de l’UE.

Face à ce risque, il est possible que les puissances du continent optent pour la division de la monnaie européenne en deux monnaies distinctes avec des valeurs d’échange différentes. Cette option est soutenue par de nombreux économistes capitalistes. En France, elle a été évoquée, entre autres, par Emmanuel Macron. Selon ce schéma, il y aurait une monnaie commune du « nord » regroupant notamment l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, la Finlande, l’Autriche et la Belgique, et une monnaie du « sud », d’une valeur d’échange inférieure, reliant les économies de l’Espagne, de l’Italie, du Portugal et de la Grèce. Cependant, la scission de l’euro en deux monnaies, si elle semble répondre dans une certaine mesure aux différents niveaux de développement des économies nationales, risquerait de créer d’autres problèmes majeurs. Premièrement, ces regroupements régionaux recèlent de grandes disparités entre les pays concernés. Deuxièmement, comme le relève un rapport de la banque Natixis, la dévaluation de 30% ou 40%  de la valeur de la future monnaie du « sud » par rapport à l’euro actuel entraînerait des pertes de capitaux massifs partout, en raison du haut degré d’interpénétration économique et financière de l’ensemble des économies européennes. Le remède s’avérerait donc pire que la maladie. Et pourtant, si le remède est abandonné, la maladie s’aggravera, et de ce point de vue, le vote britannique était vraiment une mauvaise nouvelle pour Merkel, Hollande et la bureaucratie de l’UE. Mais ce n’est pas pour autant une bonne nouvelle pour les travailleurs.

Après le référendum, le gouvernement du Royaume-Uni devrait normalement ouvrir des négociations avec l’Union Européenne au sujet des relations économiques et politiques futures. Or, l’économie britannique est inextricablement liée à celles des autres pays européens. Des deux côtés de la manche, d’énormes profits sont en jeu. La préservation des intérêts des grands groupes capitalistes sera le facteur déterminant dans les négociations à venir. Aucune des puissances européennes n’a intérêt à prendre des dispositions qui nuiraient à ces intérêts. La demande formelle de quitter l’UE ne sera pas présentée avant 2017 et il n’est même pas certain qu’elle soit effectivement présentée un jour. Quoiqu’il arrive, la préoccupation principale de l’Eurogroupe, du Conseil Européen, de la BCE et de l’ensemble des gouvernements européens sera de protéger les profits et les intérêts stratégiques des capitalistes et c’est pour cette raison que, dans leurs traits essentiels, les nouveaux accords ressembleront fortement aux anciens.

Dans la mesure où le vote pour le brexit porterait préjudice à certains secteurs d’activité, les capitalistes concernés prendront les mesures qui s’imposent – restructurations, délocalisations, fermetures – pour protéger leurs profits. Les spéculateurs ont commencé à exporter des capitaux immédiatement après le référendum, provoquant une chute de 16% de la valeur de la livre sterling et une augmentation significative des prix des produits importés. Nissan, Toyota, Honda, EasyJet, Siemens et bien d’autres entreprises ont annoncé la suspension de leurs investissements en Grande-Bretagne. Le secteur financier, qui emploie un million de personnes, annonce des licenciements massifs. Le gouvernement impose de nouvelles restrictions budgétaires qu’il justifie par la baisse des recettes fiscales liée à la contraction de l’activité économique. La banque Crédit Suisse estime que le nombre de chômeurs augmentera de 30% avant la fin de 2017. Pour le Ministère des Finances britannique, les répercussions du brexit détruiront environ 470 000 emplois. La réorganisation économique liée au brexit se fera en fonction des seuls intérêts capitalistes au détriment des travailleurs.

Le triomphe du camp nationaliste et raciste est particulièrement dangereux pour les travailleurs d’origine étrangère. Un camarade français, Ulrich S., anciennement membre du PCF et résidant depuis de nombreuses années au Royaume-Uni, écrit à La Riposte que, dans la foulée du référendum, « les crimes racistes envers toutes les communautés étrangères, sont en hausses de plus de 60%. » Il continue : « Pas un jour ne se passe sans que les médias ne relatent l’histoire d’une agression à caractère raciste. Pas un jour ne se passe sans ratonade. A Manchester, un jeune Américain s’est fait violemment agressé par de jeunes racistes. Hier, un restaurant de kebab a été la cible d’une attaque. Une bande de voyous armés de barres de fer et de couteaux s’en sont pris aux employés d’origine pakistanaise et à un client qui s’est fait poignarder. A Leeds, c’est une boucherie halal qui a été la cible d’une attaque à coup de cocktail Molotov, en plein jour. A Londres, le centre culturel polonais a été attaqué ainsi que le lycée français. A Manchester encore, un couple allemand a été agressé en pleine rue. J’ai moi-même eu des amis français et suisses qui ont été traités de sales Français alors qu’ils partaient travailler. Ma femme a eu des élèves polonais et portugais menacés de mort par des passants, alors qu’ils allaient à l’école. La haine raciale n’a jamais été aussi forte et touche toutes les communautés sans distinction. Et il est évident que cela n’ira pas en s’arrangeant à mesure que les négociations entre la Grande-Bretagne et l’UE s’enliseront. C’est la conséquence directe du nationalisme : la division de notre classe. »

Au fur et à mesure que les conséquences négatives de la récession annoncée retombent sur les travailleurs, les racistes – dont les idées sont amplement relayées par la machine politico-médiatique – montreront les « étrangers » du doigt pour diviser les travailleurs entre eux. Ils s’appuieront sur le « mandat populaire » du référendum pour exiger la persécution et la déportation des non nationaux. Clairement, dans le contexte particulier de ce référendum, son résultat ne comporte pas le moindre atome de contenu progressiste, que ce soit sur les plans économiques, sociaux et politiques.

Dans d’autres circonstances, la question de la sortie de l’Union Européenne se poserait différemment. Supposons qu’un gouvernement travailliste dirigé par Corbyn était au pouvoir. Et supposons aussi que ce gouvernement s’efforce de rompre avec l’austérité, refinancer les services publics, augmenter les salaires, introduire de nouveaux droits pour les travailleurs, supprimer la législation anti-syndicale et procéder à la nationalisation de secteurs clés de l’économie. Il est évident que cette politique se heurterait de front aux intérêts capitalistes et à l’ensemble des traités qui forment l’ossature de l’Union Européenne. Dans ces conditions, la rupture de la Grande-Bretagne avec l’Union Européenne se poserait en des termes très différents, puisqu’elle serait un sous-produit nécessaire et inévitable de la lutte contre le capitalisme. En Grèce, si Tsipras n’avait pas renoncé au programme de Syriza, il se serait heurté directement aux intérêts capitalistes nationaux et internationaux. Dans la perspective d’une lutte de classe contre le système capitaliste, une rupture avec l’Union Européenne aurait été nécessaire et inévitable. Mais dans les conditions de ce dernier référendum en Grande-Bretagne, la campagne pour le brexit n’était qu’un Cheval de Troie pour les forces nationalistes, racistes et réactionnaires. Ce ne sont pas les travailleurs qui ont rédigé les questions posées sur le bulletin de vote. Le référendum était un piège. Dans les circonstances concrètes du scrutin, voter pour le brexit ne pouvait que compliquer la tâche du mouvement ouvrier et renforcer ses ennemis.

Le nationalisme qui s’affirme en Grande-Bretagne coïncide avec une recrudescence de mouvements nationalistes et régionalistes, racistes et communautaires sur l’ensemble du continent européen. Dans le contexte de la situation sociale désastreuse faite à une masse grandissante d’Européens, sans aucune amélioration en perspective, une réaction contre l’Union Européenne et la recherche de solutions « nationales » étaient inévitables. La « question nationale » en Europe devient, de ce fait, un problème majeur pour les mouvements ouvriers de tous les pays du continent, un problème qui se pose en termes à la fois théoriques, programmatiques et stratégiques.

De tous les continents du monde, aucun n’est plus fragmenté que l’Europe. Si nous y incluons l’Ukraine, la Turquie et les pays du Caucase, il contient non moins d’une cinquantaine d’Etats nationaux. Souvent, à l’intérieur de ces Etats, plusieurs langues et cultures coexistent. Le coût humain des guerres entre les Etats européens au XXe siècle dépasse l’imagination. Au cours des 31 ans qui séparent le début de la Première Guerre Mondiale de la fin de la Seconde, près de 100 millions d’Européens ont péri dans la folie destructrice, les famines et le déplacement forcé des populations par lesquels le capitalisme a tenté de « résoudre » à sa manière la question nationale. Mais la mort n’est pas le seul héritage de ce passé sanglant. Il a laissé aux peuples de terribles souvenirs. Avec le temps, les souffrances du passé  se sont atténuées dans la conscience collective. Depuis 70 ans, le cœur de l’Europe a connu la paix. Et pourtant, plusieurs guerres ont éclaté dans ses régions périphériques, comme en Géorgie, dans les Balkans et en Ukraine. Ces guerres indiquent que, dans des conditions de crise économique et sociale, les vieilles rivalités et haines nationales peuvent resurgir avec violence.

La caste de banquiers et bureaucrates qui dirige l’Union Européenne est complètement indifférente aux souffrances qu’elle impose à ceux qui sont « en bas ». Et en retour, ses victimes considèrent que l’Union Européenne, loin d’être la solution à leurs problèmes, figure parmi les causes. Partout, les partis et mouvements hostiles à l’Union Européenne gagnent du terrain. Le Front National est porté par ce courant. Un aussi vaste continent aux frontières nationales ouvertes, exposant les entreprises et l’emploi de chacun à une concurrence féroce, suscite des peurs et insécurités qui provoquent des réflexes nationalistes. Le problème que posent les flux migratoires dans la conscience populaire s’inscrit dans ce contexte. Les attentats commis au nom du « califat » islamique ne peuvent qu’attiser les réflexes nationalistes.

Chez la majorité des travailleurs qui tendent vers le nationalisme, il ne s’agit pas de « racisme ». Ils abordent des questions politiques d’un point de vue pratique. Ils se demandent, par exemple, comment justifier l’ouverture des frontières aux migrants quand il y a déjà 5 ou 6 millions de sans emploi en France ? Si on répond à ces travailleurs que c’est le capitalisme, et non l’immigration, qui est responsable du chômage de masse, ils rétorqueront que c’est le système que nous avons et que nous devons tenir compte de ses réalités. Tant que le mouvement ouvrier – en France comme dans d’autres pays – reste dans les limites étroites du réformisme, à la recherche de « solutions » aux problèmes créés par le capitalisme sur la base de ce même système et n’ouvrant aucun espoir d’y mettre fin, il ne pourra pas sérieusement combattre la progression des tendances nationalistes.

L’expérience de la « gauche » au pouvoir

Il y a quelque temps, je discutais avec un ouvrier qui, après avoir dressé un long réquisitoire contre la situation faite aux travailleurs de France, m’a déclaré qu’il allait voter pour le Front National. Au cours de notre échange, je lui ai dit que le FN était un parti non pas « national », mais capitaliste. Sa réplique était édifiante : « Oui, je suis d’accord, mais ne le sont-ils pas tous ? » Cette opinion, très répandue chez les travailleurs, ne sort pas de nulle part. Elle a pris forme sur la base de l’expérience collective de plusieurs décennies.

En effet, la « gauche » porte une lourde responsabilité dans l’essor du Front National. Autrefois, le Parti Socialiste défendait un programme de réforme sociale dans l’intérêt des travailleurs – et même, sur le papier, prétendait lutter pour la « transformation socialiste de la société ». Le gouvernement socialiste-communiste de 1981 a réalisé un certain nombre de réformes importantes, avant de renoncer à son programme en 1982-83. Le PCF est resté au gouvernement pendant la première phase de la politique d’austérité avant de le quitter finalement en juillet 1984. En 1997, un deuxième gouvernement socialiste-communiste, sous Lionel Jospin, a mis en œuvre le plus grand programme de privatisations dans l’histoire du pays, avec le soutien actif de la direction du PCF. Le ministre communiste des transports a personnellement piloté la privatisation d’Air France et des autoroutes. Enfin, le gouvernement « socialiste » actuel a mené une politique de régression sociale dans l’intérêt des capitalistes. Sa politique n’est que la continuation et l’aggravation de celle de Sarkozy.

La mise à l’épreuve du Parti Socialiste a profondément désorienté les travailleurs. Mais leur déception n’a pas profité au PCF. Entre 1981 et 2002, la « gauche » aura gouverné pendant 17 ans, dont 8 ans avec la participation du PCF. N’ayant  pas touché aux intérêts et au pouvoir des capitalistes, ces gouvernements n’ont réglé aucun des problèmes fondamentaux des travailleurs. Le PCF a perdu des centaines de milliers d’adhérents, et sa base électorale s’est considérablement rétrécie.

De cette expérience, les dirigeants du PCF ont tiré la conclusion qu’il faut diluer davantage leur programme, le transformant en une variété d’« humanisme ». Ces idées « humaines » sont exprimées dans le texte produit par la direction lors du dernier congrès du parti Le temps du commun, qui, vivement contesté par les militants, est d’une pauvreté politique et intellectuelle stupéfiante. Le programme général qu’il défend – qui ne prévoit pratiquement aucune nationalisation – prétend pouvoir modifier le fonctionnement du système capitaliste au moyen de réformes fiscales et d’autres mesures superficielles de ce genre. Les travailleurs sont politiquement désarmés par ce réformisme insipide. Sans la perspective d’une victoire possible contre le capitalisme, ils doivent « faire avec » et chercher des solutions ailleurs. Si le repli « national » est une réaction inévitable à l’échec de l’Union Européenne, l’ampleur du phénomène est déterminée, dans une large mesure, par le programme et le comportement des organisations des travailleurs, dont les plus importantes sont le PCF et la CGT. Les générations actuelles n’ont connu que l’expérience amère du réformisme, de l’opportunisme électoral et du parlementarisme. Cette expérience a profondément marqué leur conscience politique. Le fait que plus aucune organisation viable ne défende un programme pour en finir avec le capitalisme constitue un avantage colossal pour la classe dirigeante.

Réflexes nationalistes et communautaires

La crise économique touche non seulement les travailleurs, mais aussi les classes moyennes. Les petits entrepreneurs et commerçants, les artisans, les cadres et les professions libérales sont aussi menacés, ce qui en fait des alliés potentiels du mouvement ouvrier. Mais en l’absence d’une alternative au capitalisme, ces couches sociales intermédiaires n’ont d’autre choix de chercher à se préserver dans le cadre du système existant. Les années les plus sombres de l’histoire européenne nous apprennent que des gens désespérés, aussi « cultivés » soient-ils, peuvent s’emparer  d’explications « irrationnelles » faciles à formuler et à répandre. Dans un contexte de grave crise sociale et économique, les sentiments nationalistes et la soif de « l’ordre » des petits bourgeois peuvent devenir un facteur majeur – et particulièrement dangereux pour le mouvement ouvrier – dans la vie politique d’un pays.

Nourries d’une vision idéalisée de la grandeur nationale du passé, les classes moyennes peuvent se convaincre que cette grandeur a été minée par les grèves, les manifestations, les étrangers, la corruption et la délinquance, et entraîner dans leur foulée les éléments les plus exaspérés et démoralisés de la classe ouvrière. A terme, si le mouvement ouvrier, divisé et sur la défensive, empêtré dans la « modération » stagnante du réformisme, s’avère incapable de devenir une force de changement révolutionnaire, une partie des chômeurs et des travailleurs précaires cherchera sa « révolution » dans le nationalisme. Ainsi naissent des mouvements fascistes.

En même temps, l’exercice du pouvoir gouvernemental évolue vers une forme de bonapartisme parlementaire. Les opérations terroristes menées au nom du « califat » ont été exploitée pour promouvoir l’union nationale. La France, « en guerre totale », a besoin de lois d’exception. Les moyens de répression accrus sont peu efficaces contre les terroristes, mais servent à entraver l’action du mouvement ouvrier. Ce n’est pas par hasard que le président du MEDEF qualifie l’action de la CGT de forme de terrorisme. Au gouvernement, dans les partis de droite, au MEDEF et dans la presse conservatrice, des voix s’élèvent pour interdire les manifestations, limiter davantage le droit de grève, refermer les frontières, bloquer l’immigration, et même déporter des étrangers.

L’absence d’une force sociale dont le programme vise à abattre le capitalisme et l’impérialisme est également un facteur dans l’émergence d’une psychologie « communautaire » chez une certaine frange de jeunes musulmans. Les guerres impérialistes dévastatrices menées par la France au Moyen-Orient et en Afrique, ont ouvert des possibilités de recrutement aux organisations fascistes comme Daesh. Le soi-disant « Etat Islamique » et autres mouvements semblables sont le produit de la dévastation et de l’horreur semées par les interventions impérialistes depuis des décennies. Ceci est encore un exemple de comment la réaction profite de la réaction.

Le nationalisme, le racisme, le communautarisme et le fascisme progressent d’autant plus facilement que le mouvement ouvrier n’indique pas les moyens par lesquels les travailleurs peuvent résoudre la crise sociale en leur propre nom et dans leurs propres intérêts de classe. Le but explicite du mouvement ouvrier devrait être la prise du pouvoir des travailleurs en tant que classe et l’abolition de la propriété capitaliste des grands leviers de l’économie. Bien évidemment, cet objectif ne pourrait s’envisager que lorsque que les organisations du mouvement ouvrier seront suffisamment fortes et que ses militants seront massivement acquis à ce programme. Dans l’immédiat, la lutte pour arrêter l’affaiblissement de nos organisations passe par le réarmement politique de celles-ci.

Notre hostilité à l’Union Européenne découle de notre hostilité au capitalisme. L’UE est au service du capitalisme en général et des plus puissants des grands groupes financiers et industriels en particulier. C’est sur la propriété capitaliste de ces groupes que repose le pouvoir des capitalistes. Tant qu’ils conservent ce pouvoir, il n’y aura pas de solution possible aux problèmes sociaux et économiques engendrés par le système. Par conséquent, l’idée que les travailleurs peuvent résoudre ou atténuer ces problèmes par le simple fait de séparer de l’Union Européenne est une idée fausse, comme le montre le cas de la Grande-Bretagne. Les mouvements nationalistes comme l’UKIP ou le Front National s’opposent à l’Union Européenne sur des bases réactionnaires. Cette politique n’est qu’un leurre pour les travailleurs. Par contre, dès lors que s’engage une lutte sérieuse s’attaquant aux bases mêmes du pouvoir de la classe capitaliste dans un ou plusieurs pays appartenant à l’Union Européenne, tout l’édifice de cette machine réactionnaire s’écroulera d’emblée.

Les leçons du passé ne doivent pas être oubliées. La montée de l’extrême droite nationaliste constitue un danger grave et, nous l’avons dit, potentiellement mortel pour le mouvement ouvrier européen. Si les militants du mouvement ouvrier français – et, par extension, ceux des mouvements ouvriers des autres pays du continent – peuvent être convaincus de la nécessité de réarmer leurs organisations avec une politique pour en finir avec le capitalisme, nous pourrons commencer la reconquête du terrain perdu. La tâche historique du socialisme est de mettre fin à l’exploitation d’une classe par une autre, en plaçant la conduite de la société sous le contrôle démocratique des travailleurs. S’il peut être réalisé à l’échelle du continent, il créerait les conditions de l’effacement des rivalités et oppressions nationales et l’instauration d’une coopération libre et mutuellement bénéfique entre tous les peuples du continent. Voilà la grande perspective internationaliste dont nous devons nous efforcer de convaincre les forces vives de notre classe.

Greg Oxley

PCF Paris

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