Solidarité avec le mouvement des enseignants au Mexique !

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Le lutte contre la réforme de l’éducation fait face à une féroce répression du gouvernement. Bénéficiant d’un important soutien dans la société mexicaine, le mouvement s’étend à travers le pays.

Professeurs dans une école équivalente à un lycée regroupant 20 000 élèves de la capitale (l’Institut d’Education Moyenne Supérieure ou IEMS), Raúl Perez Ríos et Felipe Jesús Cueva del Castillo Mendoza sont membres du collectif des enseignants pour la défense de leurs droits (colectivo 3D), aile gauche du syndicat majoritaire de l’école, le SUTIEMS. Avec le soutien du jeune parti de gauche MORENA, parti issu d’une scission du PRD emmené par Andres Manuel Lopez Obrador (AMLO) en août 2014, ils ont réalisé fin mai une conférence de presse pour dénoncer la corruption d’un juge dans un litige opposant plusieurs centaines de travailleurs de l’éducation à leur employeur, le gouvernement de Mexico D.F. Mi-juin, les 2 syndicalistes ont reçu des convocations en vue de sanctions administratives, à la demande de Miguel Ángel Mancera, le maire impopulaire de la capitale, un personnage proche de Lopez Obrador lorsqu’il était au PRD et dont le vernis d’homme de gauche s’est vite désagrégé une fois au pouvoir.

Malgré les menaces, le collectif a organisé le 8 juillet 2016 une nouvelle conférence de presse pour approfondir son analyse sur la réforme en cours de l’éducation. Le problème qu’il soulève est simple: l’état n’a pas les ressources suffisante pour payer les retraites de tous ses affiliés. Le fond de retraite mexicain (la CONSAR) a été mal géré et le détournement d’argent et/ou les mauvais placements, dans un pays où la corruption est omniprésente, a été favorisé par une opacité illégale même du point de vue du droit mexicain actuel. De plus, la dette publique du gouvernement fédéral augmente alors même que ses recettes diminuent, entre autres à cause de la chute du cours du pétrole. Cette situation insoutenable l’oblige à détourner de l’argent initialement dévolu aux services publics pour rembourser la dette publique. Dans le budget du système de retraite public, cela se traduit par la situation aberrante où 50,08% de sa somme est mise aujourd’hui à disposition du gouvernement fédéral pour le remboursement de la dette publique.

La classe dirigeante sait très bien que l’argent dépensé aujourd’hui ne pourra pas l’être demain. Elle dilapide consciemment l’argent épargné pour les retraites des 26 millions de travailleurs actifs affiliés au fond de pension public. Consciente de la catastrophe à venir, il lui faut agir. Sur les conseils d’organismes internationaux, elle a procédé à plusieurs réformes pour “sauver” un système de retraite mexicain au bord de la banqueroute. La trame générale de cette série de réformes, sur près de 20 ans, est la même qui commande ailleurs les politiques néo-libérales : en avant vers la privatisation, en planifiant le désengagement de l’état et la réduction des dépenses publique, y compris, et c’est important pour comprendre les motivations de la mal nommée réforme de l’éducation, en réduisant le nombre d’ayant-droits. Comme s’en félicite l’OCDE2, le système de retraite mexicain, par capitalisation et non pas par répartition comme en France, est ainsi passé d’un ancien régime à “prestations définies” à un nouveau régime à “cotisations définies” avec mise en place d’un système de comptes individuels. Ce jargon signifiant en clair que l’essentiel des risques a été transféré des pouvoirs public et des entreprises vers le travailleur, qui doit payer aujourd’hui sans garanties sur le montant de sa retraite future.

Venons en à la réforme de l’éducation. Celle-ci est sur la table depuis l’arrivée au pouvoir fin 2012 de Pena Nieto, l’actuel président mexicain membre du PRI, le parti conservateur qui a dominé la vie politique du pays pendant des décennies. Mal nommée réforme de l’éducation puisqu’elle ne comprend pas de mesures pédagogiques, il s’agit en fait d’une réforme administrative et du code du travail du corps enseignant. Elle vise à ouvrir le système éducatif aux acteurs privés, censés être plus « compétitifs », ainsi qu’à normaliser au sein du système éducatif les « compétences » nécessaires à l’intégration au sein du marché du travail mondial3. Elle met en place une compétition entre les établissements en instaurant un financement à la performance, performances évaluées par de nouvelles procédures de supervision rejetés par les enseignants. Le statut de ces derniers seraient précarisé et le système de contrôle serait un outil pour mettre au pas les enseignants et briser la Coordination Nationale des Travailleurs de l’Education (CNTE), dont la combativité lui vaut la haine de la classe dirigeante. Enfin, comme l’expliquent les syndicalistes du collectif de la SUTIEMS, la réforme permettrait de licencier en masse les professeurs avant qu’ils n’aient les conditions requises pour avoir droit à la retraite version “prestations définies”, et d’éventuellement embaucher, mais sous de nouveaux statuts, plus précaires et moins intéressants du point de vue des droits à la retraite puisqu’à “cotisations définies”. La réforme de l’éducation arrive en ce sens en complément des réformes du système des retraites, comme une partie de la solution pour faire diminuer le nombre d’ayant-droits et les dépenses. Un peu comme si pour supprimer une dette, vous supprimiez le créancier. Car c’est bien d’une dette dont il s’agit : lorsqu’un travailleur cotise pour sa retraite auprès d’un organisme gestionnaire, ce dernier s’engage à lui reverser cet “emprunt” sous forme d’une rente au moment de sa retraite. Sauf que le gestionnaire, en l’occurence l’Etat et ses institutions, a utilisé cet argent pour éponger des dettes privées, notamment celles des banques, suite à la crise financière. Par ce tour de passe-passe, des dettes privées sont devenues publiques et de l’argent public a servi à maintenir les profits de ceux qui n’avaient déjà à se soucier ni de leur retraite, ni des frais de scolarité de leurs enfants, ni des dépenses en cas de maladie.

Répression féroce d’un puissant mouvement de contestation

Le mouvement de contestation contre la réforme de l’éducation s’est en particulier installé durablement dans les quatre États les plus pauvres du pays, Guerrero, Michoácan, Chiapas et Oaxaca, où les syndicats sont affiliés pour la plupart au front de la CNTE. Il s’agit de la principale coordination enseignante de gauche en dissidence avec le syndicat national des travailleurs de l’éducation, puissante organisation bureaucratique incarnant le système politique clientéliste mexicain. Mais le mouvement ne se limite pas aux enseignants : les élèves et les parents d’élèves participent également à la lutte et aux actions, qui bénéficient du soutien de leurs communautés.

La répression s’est organisée pour tenter de briser le mouvement. Sur le plan de la rhétorique, la propagande gouvernementale utilisait entre autres “l’intérêt supérieur de l’enfant à l’éducation” pour remettre en cause le droit de grève. L’intervenant de la conférence de presse y oppose le droit à un travail digne et à une éducation de qualité et dénonce l’hypocrisie de ces dirigeants qui jouent avec les droits de l’homme et les hiérarchisent en fonction de leurs intérêts du moment. Sur le plan juridique, les autorités ont essayé par endroits d’imposer un nouveau concept : les grèves “portes ouvertes”, avec interdiction de bloquer l’école et durant lesquelles les grévistes ne peuvent être que les membres du syndicat qui appelle à la grève et où les non grévistes font cours.

La pression policière s’est faite de plus en plus forte jusqu’à devenir sanglante. Le 12 juin 2016 des dirigeants de la coordination, dont Ruben Nunez Gines, le responsable de la CNTE pour Oaxaca, a été arrêté à la sortie d’une réunion et transféré dans une prison de haute sécurité au nord du pays. Une dizaine d’autres syndicalistes ont été arrêtés. Comme on peut l’entendre dans la conférence de presse, les autorités n’ont pas fait le choix de construire plus d’écoles pour construire moins de prisons, mais de mettre les professeurs des écoles en prison. L’indignation et la colère populaire ont été immédiates et les manifestations, grèves, blocages de routes et occupation de bureaux administratifs se sont multipliés.

Le 19 juin, alors qu’elles venaient de lever le blocage maintenu depuis une semaine à Nochixtlán pour demander la libération des militants emprisonnés, les forces de l’ordre3 ont tiré à balles réelles sur les manifestants, assassinant 11 d’entre eux et faisant une centaine de blessés. Les témoins racontent qu’après la tuerie, les policiers interdisaient l’accès à l’hôpital de la ville. Cherchant à cacher leurs crimes, les autorités ont d’abord nié l’utilisation d’armes à feu. Puis, suite à la publications de clichés montrant des policiers visant la foule à l’aide de fusils automatiques et d’armes de poing, le gouvernement a tenté brièvement de contester l’authenticité de ces images. Mais celles-ci provenant de plusieurs agences internationales et nationales, le commissaire de la police fédérale a offert une troisième version : l’infiltration de la manifestation par des agents armés, tirant à la fois sur la police et les civils. Le devoir de la police étant de protéger les civils, ils ont donc répondu par les armes. D’après le journal Libération4, la presse n’a pu constater la présence de tireurs en dehors des rangs de la police.

Il y a tout lieu de croire que ces “agents armés” soient une pure invention des autorités pour justifier sa répression meurtrière. La société mexicaine est gangrenée par la corruption et le narcotrafic. La violence y est quotidienne avec, selon les chiffres du gouvernement, plus de 15 000 assassinats par an et plus de 24 000 personnes disparues, dont le cas le plus emblématique est celui de la disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa (Guerrero), en septembre 2014. Ces actes d’extrême violence ne sont pas exclusivement les fruits empoisonnés de la simple délinquance : ils viennent également compléter les moyens de répression officiels envers les mouvements sociaux. De l’aveu même du département d’Etat des Etats-Unis, dans son rapport annuel sur la situation des Droits de l’Homme au Mexique pour 2014, “de sérieux problèmes de Droits de l’Homme mettent en cause la police et l’armée pour leur participation à de graves abus comme des exécutions extra-judiciaires, des cas de tortures, de disparitions et de violences physiques”. Le rapport insiste sur“[l’]impunité et la corruption, [qui]continuent d’être un grave problème parmi les forces de sécurité et la justice, en particulier au niveau local et au niveau des états”5. L’enquête officielle ouverte après la tuerie n’ira pas loin.

A l’heure où ces lignes sont écrites, des manifestations semi-spontanées ont éclaté dans Mexico. Il se pourrait bien que le mouvement se transforme en grève nationale, la répression sanglante du gouvernement ayant secoué en profondeur le peuple mexicain. Il est temps de faire converger l’ensemble des luttes pour un premier objectif : faire tomber le gouvernement de Pena Nieto. Sa chute marquerait une pause dans l’offensive de la classe dirigeante. En revanche, elle ne résoudrait pas en soi ni le problème de la dette publique ni les milles autres problèmes qui rendent la société mexicaine malade. Pour être en mesure de prendre ces problèmes à bras le corps, les travailleurs mexicains devront arracher le pouvoir économique des mains de la classe dirigeante. Les droits de l’homme, dont cette dernière se sert de torchon, pourront alors servir de patron pour façonner une société où ils deviendront une réalité concrète.

 

Solidarité avec le mouvement des enseignants mexicains!

A bas la répression !

Pour la libération immédiate de tous les dirigeants syndicaux !

A bas le régime meurtrier de Peña Nieto !

 

Conférences de presse du collectif 3D:

Celle du 27 mai 2016:

Celle du 8 juillet 2016 sur les raisons financières de la réforme de l’éducation :

1http://www.oecd.org/fr/mexique/la-viabilite-financiere-du-systeme-mexicain-de-retraite-a-ete-renforcee-par-la-transition-vers-un-nouveau-regime-de-comptes-individuels-a-cotisations-definies.htm

2Lire aussi: http://cspcl.ouvaton.org/spip.php?article1201

3Profitons-en au passage pour saluer l’expertise française dans certains domaines. L’industrie du maintien de l’ordre en fait partie et jouit d’une renommée internationale. Elle peut prendre diverses forme, celle d’un avion rafale ou d’équipement anti-émeute, mais aussi celle d’un professionnel du maintien de l’ordre soucieux de transmettre son savoir, celle d’un formateur. Le gouvernement français coopère depuis des années avec les forces de l’ordre mexicaine et, depuis 2 ans, à la création d’une gendarmerie nationale.

http://www.ambafrance-mx.org/Cooperation-civile,6173

4http://www.liberation.fr/planete/2016/06/21/au-mexique-la-repression-d-une-manifestation-fait-huit-morts_1460939

5https://blogs.mediapart.fr/association-galeano/blog/300516/mexique-de-nouveaux-exemples-qui-illustrent-les-memes-tendances-de-fond

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