L’art de la grève

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L a grève est l’arme la plus puissante de la classe ouvrière, celle qui peut déboucher sur l’abandon de réformes douteuses, ou mieux sur l’obtention de nouveaux acquis sociaux, et même, à une échelle massive et « insurrectionnelle », sur une révolution. Cet article n’a pas pour but d’expliquer le droit de grève, car ce dernier n’est que la transposition d’une réalité salariale dans le droit bourgeois acquise grâce à la lutte. En effet, bien avant qu’elle ne devienne un droit constitutionnel en 1946, elle est apparue quasi simultanément avec l’émergence de l’industrie et de l’entreprise. Rapidement, lors de l’avènement du capitalisme, les salariés l’utilisaient contre leurs patrons ou contre l’Etat.

Aucune grève, aussi petite soit-elle, n’est anodine. C’est un moment particulier pour les salariés.

Un moment où ils se libèrent de l’autorité patronale et où ils retrouvent leur liberté de conscience et d’action. L’arrêt brutal du travail, par la volonté du salarié, les oblige à s’interroger sur leur condition. La grève est le moment où le travailleur s’interroge sur sa condition d’exploité. Cependant, nombre de militants syndicaux ont vécu les brusques changements de « psychologie » chez les grévistes qui passent par des phases d’euphorie, de solidarité, de fierté absolue, mais aussi de doute et de baisse de moral.

Si la grève peut apparaître comme spontanée, elle nécessite, pourtant, une préparation et une organisation avant et pendant. Il n’y a que ceux qui veulent discréditer le syndicalisme, ou qui ont peur de cette arme, qui nient cette nécessité ou qui se bornent à rappeler qu’une grève ne « se décrète pas ». Bien sûr, tous les militants expérimentés dans la lutte des classes savent très bien que la grève, même préparée, n’est pas assurée de réussir. Mais sa réussite ou son échec résident souvent dans ses débuts et la préparation du premier jour ; c’est un enjeu crucial pour les syndicalistes. La réussite de la grève passe par un nombre de grévistes suffisant pour perturber fortement, voire empêcher « toute production ». Ainsi, si la grève ne se décrète pas, il y a cependant un travail à effectuer avant son déclenchement. Si la grève est un droit et parfois même un devoir de solidarité, elle n’est cependant pas une obligation. Il faut donc qu’individuellement et collectivement un maximum de salariés soit convaincu de la nécessité de l’action. Comme chacun sait, la grève entraîne une perte de salaire et ne serait-ce qu’une journée de salaire peut entraîner des complications financières parfois non négligeables. La détermination et la solidarité entre les travailleurs doivent être importantes, car la pression sur le gréviste sera forte dès le premier jour !

Ainsi dans l’esprit des travailleurs, il est nécessaire qu’ils aient l’impression que tout a été fait pour éviter cette extrémité. Il faut ainsi qu’une majorité de salariés pensent que la grève est la seule alternative possible. Nous pouvons distinguer deux types de grève. La première est défensive dans la mesure où ce sont nos ennemis de classe qui déclenchent les hostilités soit en détériorant les conditions de vie des travailleurs, soit en s’en prenant à un salarié reconnu pour son action et apprécié des autres salariés. La réaction est alors épidermique. La grève est déclenchée comme l’arme ultime de dissuasion. Le travail des syndicalistes sera alors d’essayer de rattacher des revendications, aussi hautes que possible, à ce mouvement. Afin que ces revendications soient portées par les salariés, il faut qu’elles soient issues des échanges et débats entre ces derniers. C’est seulement ainsi qu’il sera possible de transformer une grève défensive en mouvement offensif.

Le second type de grève est à caractère offensif, c’est-à-dire que l’on avance des revendications afin d’améliorer les conditions de travail des salariés.

Or, même si ce genre de grève n’a pas totalement disparu, dans cette période de crise économique, il est malheureusement plus courant de voir les capitalistes attaquer les salariés plutôt que des salariés revendiquer contre les capitalistes. Cependant, rien n’est marqué dans le marbre et il n’est pas exclu de transformer les grèves défensives en grèves offensives. Par ailleurs, les grèves défensives peuvent, lorsqu’elles acquièrent un caractère de masse, se transformer et prendre un caractère révolutionnaire. La transformation de grève défensive en offensive demande un travail étalé dans le temps qui nécessite à la fois des revendications claires et qui vont dans le sens d’une amélioration des conditions de travail et de vie réelle. Mais il faut aussi qu’elles soient intégrées par les salariés comme nécessaires et possibles. Ce travail demande aux militants syndicaux une argumentation et une connaissance politique des mécanismes du capitalisme afin de les expliquer avec conviction et graduation. Ces arguments ne sont rarement pris tels quels par les salariés. Ce ne sont que des « graines » qui pourront fleurir au moment décisif.

L’aspect qu’on ne peut pas négliger dans les grèves est le rôle du « leader ». Il faut que les salariés le considèrent comme celui qui sait où il va, que son ton, sa présence, sa prestance, ses paroles ne donnent pas l’ombre d’un doute sur sa détermination. Les travailleurs, par temps calmes, ne sont pas des militants rompus au combat. C’est pourquoi ils ont besoin d’être convaincus et guidés : c’est le rôle du meneur de grève. Ce meneur a un rôle essentiel dont souvent il ne prend pas la mesure. Les salariés vont passer par des tas de sentiments différents et contradictoires. Si le leader lâche au moment où le moral est au plus bas, la grève sera un échec. Pour maintenir la cohésion, il faut que la grève soit systématiquement revotée chaque jour : il faut organiser des assemblées générales et un système de solidarité.

Avec l’aide des meneurs, l’organisation se construit grâce aux salariés sans ordres donnés mais par l’échange et la démocratie directe. Un groupe organise le repas, un autre va distribuer des tracts à la population ou aux salariés non grévistes. Le pire étant lorsque, dans les grèves, il ne se passe rien. Il ne faut surtout pas laisser les salariés seuls, ils doivent former un groupe uni où les tâches se répartissent de manière démocratique et sur la base du volontariat. Les décisions doivent être ainsi prises collectivement et décidées en Assemblée Générale. Lors de ces assemblées il est nécessaire de faire voter les salariés à main levée, car le vote de chacun doit être assumé et réfléchi. Chacun peut voir ce que l’autre vote et peut lui demander pourquoi. Les votes des Assemblées Générales ne sont pas une somme de votes d’intérêt personnel, mais l’expression de la volonté particulière dans l’intérêt général. Il faut ainsi faire prendre conscience aux salariés qu’il n’y va pas que de leur simple intérêt personnel.

Bien au-delà de l’aspect concret qui a poussé à la grève et des revendications avancées. La grève est le moment privilégié pour faire prendre conscience aux salariés de leur appartenance à la classe ouvrière, mais aussi de la nécessité d’en finir avec le capitalisme. Un leader syndical éclairé profitera de l’occasion pour mettre de nouvelles graines dans l’esprit des travailleurs comme la gestion du travail par et pour eux ou la nationalisation des secteurs clés de l’économie. La grève est un vecteur privilégié pour permettre aux salariés de prendre conscience d’eux-mêmes, de leur rôle dans la société, mais aussi de leur exploitation. C’est le premier pas vers l’émancipation des travailleurs.

La grève est un phénomène complexe et il est impossible de faire le tour de cette pratique en un seul article, mais en tout état de cause, la grève se prépare, s’organise, elle se déclenche efficacement quand il y a l’étincelle et elle est une étape importante dans le processus révolutionnaire. Il n’y a pas de recette miracle pour la réussite d’une grève mais ce qui est sûr c’est que les grèves sans lendemain ne sont guère utiles. Les soi-disant « journées d’action » ne laissent pas aux salariés assez de temps pour en tirer de conclusions solides et positives et démoralisent les travailleurs, car elles n’aboutissent jamais. Mais c’est peut-être là, la véritable raison de ces grèves ponctuelles et sans suite…

Sylvain Roch / Fabien Lecomte

CGT, PCF

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