La Russie 1905 : répétition générale de 1917

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D ans l’histoire du mouvement ouvrier, la révolution de 1917 en Russie a éclipsé celle de 1905. Pourtant qui a oublié les figures des mutins du cuirassé Potemkine dont les images du film d’Eisenstein  rappellent le souvenir, le « Dimanche Rouge » à Saint-Pétersbourg, l’émergence des premiers soviets ?

L’Empire russe de 1905, c’est 22,9 millions de km2, 150 millions d’habitants. Cependant si la Russie restait un pays essentiellement paysan et arriéré, les forces motrices de la Révolution russe étaient en fermentation, de la classe capitaliste aspirant à la démocratie bourgeoise face à l’autocratie des Romanov, à ces 3 millions de prolétaires industriels qui à eux seuls produisaient la moitié au moins du revenu annuel du pays et vivaient dans des conditions infernales pour des salaires de misère.

La paysannerie à peine sortie du servage en 1861, aspirait quant à elle à une vaste réforme agraire ; mais si la classe paysanne est dispersée sur tout le territoire, le prolétariat est mobilisé en grande masse dans les centres industriels.

Lorsque Nicolas II déclare la guerre au Japon en février 1904, un air d’insouciance flotte sur la cour du Tsar ! Après les manifestations patriotiques vint la stupeur de la défaite, de l’humiliation, la colère des masses. La période de « Printemps » gouvernemental, époque de tentative du rapprochement entre le pouvoir et le peuple en cette fin    de 1904 a fait faillite, rien ne semblait changer dans l’Empire russe !

Le 9 janvier 1905

« Souverain, nous, les ouvriers, nos enfants, nos femmes et nos vieillards débiles, nos parents, nous sommes venus vers toi, souverain, pour demander justice et protection… ». La pétition que les ouvriers de Saint-Pétersbourg adressent au Tsar, en procession derrière le père Gapone, des icônes, des portraits de l’empereur, c’est bien une supplique, qui énumérait toutes les doléances, de l’amnistie des prisonniers politiques aux libertés publiques et à la journée de 8 heures, elle avait aussi un esprit de classe : le droit de grève était exigé !

La manifestation historique du 9 janvier, ce fut un chef, un prêtre en soutane, menant le peuple vers le Palais d’Hiver. Mais le véritable acteur, c’était le prolétariat.

La répression impitoyable du général Trepov, les centaines de morts, les milliers de blessés du Dimanche Rouge, eut une influence radicale sur le prolétariat de toute la Russie. Pendant deux mois, les grèves secouèrent l’Empire, des mines du Donetz aux compagnies de chemins de fer, dans plus de 12 villes. En février 1905, Trotsky écrivait qu’« après le 9 janvier, la révolution ne connaitra pas d’arrêt »… « La force principale de cette troupe immense est constituée par le prolétariat ; voilà pourquoi la révolution procède à l’appel de ses soldats par la grève ».

La vague révolutionnaire consécutive aux événements de janvier balaya l’ensemble de la Russie pour battre son plein en octobre et décembre 1905. Le « Dimanche sanglant », loin d’affecter le seul mouvement ouvrier, déclencha immédiatement, dans toutes les catégories sociales, une poussée de fièvre politique. Mais ce fut la vague de grèves qui constitua l’élément dynamique le plus vigoureux de la révolution de 1905, vérifiant ainsi La formule de Rosa Luxemburg, « L’Histoire de la grève de masse en Russie se confond avec l’histoire de la révolution ».

Si le premier soviet de la révolution russe fut fondé vers la mi-mai à Ivanovo – Voznesenk, centre textile de la région de Moscou, la « Manchester russe », la grève générale d’octobre 1905 engendra un organe dont l’influence s’étendit dans la Russie entière, l’organe de direction de la révolution ouvrière : le Conseil des députés ouvriers de Saint-Pétersbourg.

Les soviets, héritiers politiques des conseils de la Commune de Paris, étaient les organes d’auto-administration prolétarienne et l’expression démocratique des ouvriers. L’élection des députés au soviet reste un symbole unique et premier de démocratie directe et ouvrière à la base. Elle se faisait à main levée en Assemblée Générale, dans les fabriques, et les députés étaient révocables à tout moment. Cela donnait l’impression aux travailleurs de participer réellement aux activités du soviet qu’ils avaient mis en place. Le soviet devient immédiatement l’organisation même du prolétariat.

Des troubles apparaissaient aussi dans les campagnes, le moujik se révoltait également. Il s’installa dans les terres des propriétaires fonciers, saccageant les domaines, incendiant châteaux et propriétés. Cependant la Révolution dans le monde paysan se cantonnera à seulement 85 districts, soit 1/7ème de la Russie.

La révolution et les défaites des troupes russes ont eu une influence majeure dans l’armée. C’est ainsi qu’en juin 1905 éclata une mutinerie dans la flotte de la Mer Noire à bord du cuirassé Potemkine. Les matelots neutralisèrent les officiers, hissèrent le drapeau rouge, et conduisirent leur bateau dans le port d’Odessa. Ils se rallièrent à la révolution. Mais incapables de gagner le reste de la flotte, isolés, ils livrèrent leur bâtiment à la Roumanie.

« Les jours de Liberté »

Pour Lénine et les bolcheviks, deux tâches possibles étaient assignées à la révolution : ou bien les choses se terminaient par une victoire sur le tsarisme au profit d’une république démocratique, ouvrant la voie au socialisme, ou bien on aboutirait à un arrangement entre le tsarisme et la bourgeoisie – une caricature de constitution aux dépens du peuple.

Au début du mois d’octobre la grève est générale à Moscou. Il aura suffi qu’un jour d’octobre elle se déclare sur la ligne de chemin de fer Moscou-Kazan pour que tous les chemins de fer de Russie cessent de fonctionner. Puis c’est au tour de la poste et des télégraphes, d’usine en usine, de ville en ville, la grève d’octobre devient générale : les étudiants, intellectuels, ingénieurs, médecins, tous s’y joignent. Le pays est paralysé.

Le 17 octobre, le tsar cède et concède sous la pression des masses et signe « Le Manifeste d’octobre » qui promet les libertés fondamentales, une Douma [parlement]législative, à l’élection de laquelle toutes les classes de la société devront participer. Il contente ainsi surtout la classe capitaliste émergente en Russie et les libéraux. Tandis qu’ils chantent la « Marseillaise », un couplet nouveau et significatif est dans la bouche du peuple : « Aux morts la liberté, aux vivants la prison » ! Déjà commence la répression policière.

« Les huit heures et un fusil »

Les revendications ouvrières n’ont pas été satisfaites par le « Manifeste d’octobre ». Les ouvriers mènent campagne pour la journée de huit heures, provoquant la haine de la presse bourgeoise.

En novembre et en décembre des régions rurales entières se soulèvent, des révoltes éclatent dans la flotte de Kronstadt à Sébastopol, elles sont toutes sévèrement réprimées par l’armée. Alors que Lénine prône l’insurrection armée, alors que le soviet des députés ouvriers de Saint-Pétersbourg, prépare l’affrontement armé, ses dirigeants dont Léon Trotski sont arrêtés. Les consignes du gouvernement sont claires : « Pas de prisonniers », « Ne pas ménager les cartouches » !

Alors que la répression s’abat dans tout le pays, c’est à Moscou que l’insurrection armée prend corps, les révolutionnaires élevant partout des barricades. Le peuple entonne le Chant des Martyrs : « Vous êtes tombés pour tous ceux qui ont faim, tous ceux qu’on méprise et opprime… »

Du 9 au 17 décembre 1905, le prolétariat de Moscou, presque sans armes, résiste à une armée moderne et bien équipée. C’est dans le quartier de Presnia, dans ce Montmartre moscovite, que furent tirés les derniers coups de feu. Plus de mille morts et blessés, plus de 20 000 dans le pays. La contre-révolution victorieuse, arrête, juge, déporte en Sibérie des dizaines de milliers de révolutionnaires ; les militants sociaux-démocrates sont contraints de s’exiler ou d’entrer dans la clandestinité.

Une période de réaction s’abat sur l’Empire russe, c’est la terreur d’Etat ; d’ailleurs les Russes, ironiques, surnommaient les potences « les cravates de Stolypine » du nom du premier ministre.

En dépit de la défaite, la Révolution russe de 1905 a formé par l’expérience les cadres révolutionnaires. Elle a éprouvé la justesse de la tactique définie par les bolcheviks : grèves politiques de masse, organisation de soviets d’ouvriers et de paysans, mobilisation des masses en vue de l’insurrection. Lénine a pu écrire : « Sans la répétition générale de 1905, notre victoire de 1917 eut été impossible ».

Laurent Gutierrez

PCF

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