Louis-Ferdinand Céline

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Le Monde a sorti un Hors-série cet été sur le romancier Céline. Son célèbre roman Voyage au bout de la nuit avait suscité l’admiration de Trotsky. Peu de temps après la parution du roman, Trotsky en fait une critique incomparable, et prémonitoire dans sa conclusion. Son analyse est non pas celle d’un intellectuel littéraire mais celle d’un révolutionnaire. Il perçoit aussitôt un style qui bouscule et révolutionne la littérature française, mais en décrit également les limites, jusqu’à prédire l’enfoncement dans les ténèbres de son auteur. Le roman de Céline décrit l’agonie du monde capitaliste mais n’invite pas à la lutte, en se murant dans un désespoir sans issue. Céline envisage l’être humain sous son aspect individualiste et pessimiste, sans le rattacher aux luttes sociales et au devenir historique de l’Humanité.

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L ouis Ferdinand Céline est entré dans la grande littérature comme d’autres pénètrent dans leur propre maison. Homme mûr, muni de la vaste provision d’observations du médecin et de l’artiste, avec une souveraine indifférence à l’égard de l’académisme, avec un sens exceptionnel de la vie et de la langue, Céline a écrit un livre qui demeurera, même s’il en écrit d’autres et qui soient au niveau de celui-ci. Voyage au bout de la Nuit, roman du pessimisme, a été dicté par l’effroi devant la vie et par la lassitude qu’elle occasionne plus que par la révolte. Une révolte active est liée à l’espoir. Dans le livre de Céline, il n’y a pas d’espoir.[…]

Céline ne se propose aucunement la mise en accusation des conditions sociales en France.

Il est vrai qu’au passage il ne ménage ni le clergé, ni les généraux, ni les ministres, ni même le président de la République. Mais son récit se déroule toujours très au-dessous du niveau des classes dirigeantes, parmi les petites gens, fonctionnaires, étudiants, commerçants, artisans et concierges ; de plus, par deux fois, il se transporte hors des frontières de la France. Il constate que la structure sociale actuelle est aussi mauvaise que n’importe quelle autre, passée ou future. Dans l’ensemble, Céline est mécontent des gens et de leurs actions.

Le roman est pensé et réalisé comme un panorama de l’absurdité de la vie, de ses cruautés, de ses heurts, de ses mensonges, sans issue ni lueur d’espoir. […]De chapitre en chapitre, de page en page, des fragments de vie s’assemblent en une absurdité sale, sanglante et cauchemardesque. Une vue passive du monde avec une sensibilité à fleur de peau, sans aspiration vers l’avenir. C’est là le fondement psychologique du désespoir – un désespoir sincère qui se débat dans son propre cynisme.

Céline est un moraliste. À l’aide de procédés artistiques, il pollue pas à pas tout ce qui, habituellement, jouit de la plus haute considération : les valeurs sociales bien établies, depuis le patriotisme jusqu’aux relations personnelles et à l’amour. La patrie est en danger ? « La porte n’est pas bien grande quand brûle la maison du propriétaire… de toute façon, il faudra payer. » II n’a pas besoin de critères historiques. La guerre de Danton n’est pas plus noble que celle de Poincaré : dans les deux cas, la « dette du patriotisme » a été payée avec du sang. L’amour est empoisonné par l’intérêt et la vanité. Tous les aspects de l’idéalisme ne sont que « des instincts mesquins revêtus de grands mots ». Même l’image de la mère ne trouve pas grâce : lors de l’entrevue avec le fils blessé, elle « pleurait comme une chienne à qui l’on a rendu ses petits, mais elle était moins qu’une chienne car elle avait cru aux mots qu’on lui avait dits pour lui prendre son fils ».

Le style de Céline est subordonné à sa perception du monde.

À travers ce style rapide qui semblerait négligé, incorrect, passionné, vit, jaillit et palpite la réelle richesse de la culture française, l’expérience affective et intellectuelle d’une grande nation dans toute sa richesse et ses plus fines nuances. Et, en même temps, Céline écrit comme s’il était le premier à se colleter avec le langage. L’artiste secoue de fond en comble le vocabulaire de la littérature française. Comme s’envole la balle, tombent les tournures usées. Par contre les mots proscrits par l’esthétique académique ou la morale se révèlent irremplaçables pour exprimer la vie dans sa grossièreté et sa bassesse. Les termes érotiques ne servent qu’à flétrir l’érotisme ; Céline les utilise au même titre que les mots qui désignent les fonctions physiologiques non reconnues par l’art.

[…] Il dénude les racines. Soulevant les voiles superficiels de la décence, il découvre la boue et le sang. Dans son sinistre panorama, le meurtre pour un maigre profit perd son caractère exceptionnel : il est aussi inséparable de la mécanique quotidienne de la vie, mue par le profit et la cupidité, que l’affaire Oustric l’est de la mécanique plus élevée des finances modernes. Céline montre ce qui est. Et c’est pourquoi il a l’air d’un révolutionnaire. Mais Céline n’est pas un révolutionnaire et ne veut pas l’être. Il ne vise pas le but, pour lui chimérique, de reconstruire la société. Il veut seulement arracher le prestige qui entoure tout ce qui l’effraie et le tourmente. Pour soulager sa conscience devant les affres de la vie, il fallut, à ce médecin des pauvres, de nouvelles ordonnances stylistiques. Il s’est révélé un révolutionnaire du roman. Et telle est en général la condition du mouvement de l’art : le heurt de tendances contradictoires.

Non seulement s’usent les partis au pouvoir, mais également les écoles artistiques. Les procédés de la création s’épuisent et cessent de heurter les sentiments de l’homme : c’est le signe le plus certain que l’école est mûre pour le cimetière des possibilités taries, c’est-à-dire pour l’Académie. La création vivante ne peut aller de l’avant sans se détourner de la tradition officielle, des idées et sentiments canonisés, des images et tournures enduits de la laque de l’habitude. Chaque nouvelle orientation cherche une liaison plus directe et plus sincère entre les mots et les perceptions. La lutte contre la simulation dans l’art se transforme toujours plus ou moins en lutte contre le mensonge des rapports sociaux. Car il est évident que si l’art perd le sens de l’hypocrisie sociale, il tombe inévitablement dans la préciosité.

Plus une tradition culturelle nationale est riche et complexe, plus brutale sera la rupture.

La force de Céline réside dans le fait qu’avec une tension extrême il rejette tous les canons, transgresse toutes les conventions et, non content de déshabiller la vie, il lui arrache la peau. D’où l’accusation de diffamation. Mais il se fait, précisément, que, tout en niant violemment la tradition nationale, Céline est profondément national. Comme les antimilitaristes d’avant-guerre, qui étaient le plus souvent des patriotes désespérés, Céline, français jusqu’à la moelle des os, recule devant les masques officiels de la IIIème république. Le « célinisme » est un antipoincarisme moral et artistique. En cela résident sa force, mais également ses limites.[…]

Cela ne signifie-t-il pas qu’il existe dans l’homme quelque chose qui lui permet de s’élever au-dessus de lui-même ? Si Céline se détourne de la grandeur d’âme et de l’héroïsme, des grands desseins et des espoirs, de tout ce qui fait sortir l’homme de la nuit profonde de son moi renfermé, c’est pour avoir vu servir, aux autels du faux altruisme, tant de prêtres grassement payés. Impitoyable vis-à-vis de soi, le moraliste s’écarte de son propre reflet dans le miroir, brise la glace et se coupe la main. Une telle lutte épuise et ne débouche sur aucune perspective. Le désespoir mène à la résignation. La réconciliation ouvre les portes de l’Académie. Et plus d’une fois, ceux qui sapèrent les conventions littéraires terminèrent leur carrière sous la Coupole.

Dans la musique du livre, il y a de significatives dissonances. En rejetant non seulement le réel mais aussi ce qui pourrait s’y substituer, l’artiste soutient l’ordre existant. Dans cette mesure, qu’il le veuille ou non, Céline est l’allié de Poincaré. Mais dévoilant le mensonge, il suggère la nécessité d’un avenir plus harmonieux. Même s’il estime, lui, Céline, qu’il ne sortira rien de bon de l’homme, l’intensité de son pessimisme comporte en soi son antidote.

Céline, tel qu’il est, procède de la réalité française et du roman français. Il n’a pas à en rougir. Le génie français a trouvé dans le roman une expression inégalée. Parlant de Rabelais, lui aussi médecin, une magnifique dynastie de maîtres de la prose épique s’est ramifiée durant quatre siècles, depuis le rire énorme de la joie de vivre jusqu’au désespoir et à la désolation, depuis l’aube éclatante jusqu’au bout de la nuit. Céline n’écrira plus d’autre livre où éclatent une telle aversion du mensonge et une telle méfiance de la vérité. Cette dissonance doit se résoudre. Ou l’artiste s’accommodera des ténèbres, ou il verra l’aurore.

Eric Jouen PCF Barentin

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Un commentaire

  1. J’ai un peu de mal avec cet article presque hagiographique de Céline et de son oeuvre qui fait l’impasse sur une facette peu reluisante du personnage : son antisémitisme forcené, son racisme ouvertement affiché.
    Extrait de Bagatelles pour un massacre :
     » Moi je voudrais bien faire une alliance avec Hitler. (…) Il les aime pas les Juifs… Moi non plus… J’aime pas les nègres hors de chez eux… Je ne trouve pas ça un divin délice que l’Europe devienne toute noire… Ca me ferait pas plaisir du tout… C’est les Juifs de Londres, de Washington et de Moscou qu’empêchent l’alliance franco-allemande. (…) pour être colonisés, pour vous dire franchement la chose, on peut pas l’être davantage que nous le sommes aujourd’hui par les Juifs, par les nègres, par la plus immonde alluvion qui soit jamais suinté d’Orient. (…) Deux millions de boches campés sur notre territoire pourront jamais être pires, plus ravageurs, plus infamant que tous ces Juifs dont nous crevons. Portant les choses à tout extrême, pas l’habitude de biaiser, je le dit tout franc, comme je le pense, je préférerais douze Hitler plutôt qu’un Blum omnipotent. Hitler encore je pourrais le comprendre, tandis que Blum c’est inutile, ce sera toujours le pire ennemi, la haine à mort, absolue. (…) Les boches au moins, c’est des blancs… « 

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