Une critique du livre « En finir avec les idées fausses propagées par l’extrême droite »

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Un livre utile mais propageant lui aussi des idées fausses !

La CGT promeut un livre pour lutter contre l’extrême droite et le Front National : « en finir avec les idées fausses propagées par l’extrême droite » de Pierre-Yves Bulteau.
La CGT met la lutte contre le FN en tête de ses préoccupations, et La Riposte ne peut que s’en réjouir.
C’est ainsi qu’elle a aidé à sortir ce livre et fait sa promotion auprès des syndiqués.
Pour 5 euros, ce livre donne aux militants un contre-argumentaire détaillé contre ce que véhicule l’extrême droite mais aussi, de manière plus sournoise, les médias aux ordres du pouvoir en place.
Les tenants du pouvoir connaissent bien la formule « diviser pour mieux régner » et sont prêts à tout pour que les exploités s’entre-déchirent plutôt que de s’unir contre l’exploiteur.
Néanmoins ce livre est marqué par un sentimentalisme et une vision limitée des raisons et des moyens d’en finir avec ces idées, ce qui reflète finalement les limites que n’ose franchir la direction de la CGT.

Un contre-argumentaire utile et détaillé.

Ce livre énumère puis « casse » les « mythes » construits par le FN et entretenus de manière à peine voilée par la grande majorité des médias, une grande partie de la droite et même parfois des élus dit « de gauche » (il n’y a qu’à voir la sortie de Nadine Morano sur une femme voilée sur une plage cet été et la compréhension de Harlem Désir !).
Nous ne prendrons pas tous les contre-arguments, les données chiffrées sont nombreuses et utilisées à bon escient dans une construction argumentaire de qualité ; nous n’en donnerons ici que quelques uns, qu’il est bon de rappeler.
Ainsi dès l’introduction il est expliqué que les idées d’extrême droite se banalisent et proviennent « entre autres de la confusion politique née des alternances décevantes, de la souffrance induite par la précarité sociale, de la peur du déclassement et de la concurrence avec les plus pauvres » (p15), replaçant bien le fait que la montée de ces idées ne peut être déconnectée de la réalité sociale.
Le principe de ce livre est de prendre une idée propagée et alimentant l’extrême droite pour la « démonter », c’est ainsi que 73 idées sont contrecarrées.
Dès la première idée, qui s’intitule « il n’est plus possible de condamner la France à accueillir la misère du monde » (p23), il est clair que l’auteur n’éludera aucun des clichés, qui pour certains sont devenus des quasi-vérités !
Pour cette idée l’auteur nous indique que « le nombre d’étrangers sur le territoire français représente depuis les années 1930 un pourcentage stable situé entre 6 et 7% de la population » (p23) ou que « le Royaume-Uni accueille deux fois plus d’étrangers sur son sol que la France et l’Italie 40% de plus » (p24) et révèle même que les étrangers doivent payer une somme à l’Etat pour un titre de séjour.
Il nous parle aussi des Roms qui font les choux gras des journaux, laissant croire à un déferlement de hordes de Roms venant de Roumanie ou Bulgarie (hordes qui représentent 15 000 à 20 000 personnes d’après Médecins du Monde (p31).

Les difficultés pour trouver un emploi stable s’expliquent par des contraintes financières et administratives pour un possible employeur (p34), laissant ces minorités dans l’impossibilité de s’intégrer complètement. Alors même que c’est « la grande misère » (p31) qui est la cause de leur venue, cause commune pour nombre d’immigrés.

Cela parait évident, mais le FN et la droite oublient souvent la cause première de l’immigration : les migrants ne font pas le choix de quitter leurs terres et leurs familles, ce sont leurs conditions de vie qui les chassent. Le dire ne règle rien, certes, mais cela pourrait pousser à se demander pourquoi ils ne peuvent vivre dignement chez eux, et pourquoi des pays avec un sous-sol riche voient leurs jeunes émigrer (comme le Maghreb par exemple).
Malheureusement l’auteur s’arrête avant de commencer à répondre à ces questions, ce qui est regrettable, nous le verrons après.
Il s’attaque aussi aux idées véhiculées sur l’Europe et l’euro, qui expriment un retour au franc avec une dévaluation, idées répandues par l’extrême droite mais aussi par une frange de la gauche et même au sein de la CGT.

En ce qui concerne l’idée n°21 « depuis l’euro, la vie est plus chère et tout va plus mal », ou l’idée n°63 « sortir de l’euro permettrait de revenir au franc, de le dévaluer et d’avoir des prix plus compétitifs pour les produits exportés », l’auteur explique que « les économies des pays européens sont trop imbriquées pour qu’elles puissent se livrer à une guerre économique en dévaluant leurs monnaies » (p61) et que « cette dévaluation aurait des contreparties plus négatives sur les importations qui seraient 25% plus chères » (p139) (pour une dévaluation de 25% du franc par rapport à l’euro NDLR) et que « d’autres pays européens seraient tentés d’adopter les mêmes dispositions et d’enclencher ainsi une spirale de mesures protectionnistes » (p139).

Nous sommes entièrement d’accord avec cette logique. Si l’euro a bien été créé pour les capitalistes européens au détriment des salariés, tout retour aux monnaies nationales n’engendrerait qu’une baisse du pouvoir d’achat des salariés (les importations devenant plus chères et notre balance commerciale étant déficitaire), augmenterait le poids de la dette publique etc…
Malheureusement, l’auteur voit quand même dans l’euro une aide pour sortir de la crise et là nous sommes beaucoup plus critiques !
Par la suite il s’attaque aux idées de l’extrême droite sur le système politique, sur l’histoire ou sur le social et l’économie. Si nous y trouvons encore des arguments intéressants comme « l’idée d’une identité (nationale NDLR) stable et immuable repose sur un fantasme » (p95) ou sur la colonisation « de valoriser les intérêts des colons venus exploiter les ressources humaines et naturelles de ces pays au seul profit de la métropole » (p99), les idées défendues restent limitées et risquent de ne pas convaincre les salariés de renoncer aux sirènes de l’extrême droite.

Fausses solutions contre idées fausses

Si, comme nous l’avons vu, la première partie concernant l’immigration ou les étrangers regorge d’arguments cassant les stéréotypes ou les contrevérités propagées pour « monter » les salariés « français » contre les autres salariés, il n’en reste pas moins que l’argument principal est seulement effleuré et pas développé.

 

Ainsi il est dit « ce type de lutte (pour la régularisation des sans-papiers NDLR) n’est jamais déconnecté de l’ensemble des revendications de la communauté de travail » (p49) ou « la force des employeurs réside largement dans leur capacité à opposer entre elles les différentes composantes du salariat » (p51).
Le ton général des arguments tourne autour d’un humanisme bon teint, d’un sentimentalisme qui ne convainc plus guère le salarié enfermé dans une lutte quotidienne pour survivre.
Par exemple, les phrases « cette notion d’hospitalité est une indispensable condition à la préservation du vivre-ensemble qui doit être opposé à la politique du chiffre » (p27) ou « une réflexion à mener autour de la notion d’hospitalité et des besoins économiques » (p124) ne peuvent constituer des arguments permettant de lutter contre la xénophobie.
Cet argument usé jusqu’à la corde par une partie de la gauche bien-pensante et même une partie de la droite ne répond pas à la question principale actuellement des salariés : « comment vivre ? »
Le FN dit, tout comme le PS dans sa grande majorité et l’UMP : « nous n’avons plus d’argent ! »
Le PS et l’UMP justifient ainsi l’attaque systématique de nos conditions de vie, en mentant sciemment pour se faire élire, en nous promettant qu’après les sacrifices cela ira mieux. Mais le constat est cruel : toujours plus de chômage, de misère, de reculs…
Le FN dit « le peu d’argent qu’il reste on va le partager entre « bon français », ainsi, même si le gâteau n’est pas plus gros, on sera moins à se le partager donc chacun aura une part plus grosse ! », il ne reste plus qu’à dire ce qu’est un « bon français »…. libre à chacun d’émettre son opinion !
Ainsi sur l’euro : si l’argumentaire expliquant en quoi le retour à une monnaie nationale est une hérésie, la vision qui est développée concernant l’Europe et l’euro ne correspond à aucune réalité et en tout cas ne donne pas de solutions !
L’auteur explique sa position : « Pour autant, la gestion actuelle de l’euro n’est pas satisfaisante. Elle devrait être démocratisée » ; ou encore l’ensemble du chapitre 63 p 139 sur ce que devrait être l’euro : « un outil au service d’un développement à la fois social, économique et écologique ».
Ceci prouve que l’auteur, et certains membres de la CGT promouvant ce livre, voit dans l’euro ce qu’il n’est pas et ne pourra jamais être !
Rappelons que l’euro a été créé par et pour les capitalistes européens, que c’est un moyen pour eux de « peser » sur les échanges commerciaux internationaux avec une monnaie plus « solide » et plus stable que les monnaies nationales.

Vouloir voir l’euro servir « au développement social », cela revient à demander aux capitalistes de renoncer à défendre leurs intérêts ! …..surtout en leur laissant la propriété des banques !

De plus, cette idée d’un « rôle » pour une monnaie est contraire à la réalité économique. Voir dans une monnaie un outil économique, c’est oublier que l’argent ne se crée pas ex-nihilo, mais qu’elle n’est qu’un moyen d’échange reposant, in fine, sur les richesses créées.
Tenter de « jouer » avec la monnaie, par exemple, en mettant plus en circulation que la réalité des richesses existantes (« faire tourner la planche à billets ») ne permet un « gain » économique que temporaire.
Et ce gain temporaire se fait aux dépends des salariés (car cela favorise l’inflation) et surtout aggrave les crises de surproduction car le « trop plein » de monnaie nécessite une « purge » encore plus importante, tout « l’argent » en trop devant être « digéré », en clair tout le capital créé par cette argent virtuel doit être détruit, ce qui entraine fermeture d’usines etc…
Rappelons-nous que la crise des « subprimes » de 2008 est née d’une politique monétaire américaine « accommodante » (la Fed faisant tourner la planche à billets !).
Vouloir faire jouer un rôle si central à la monnaie cache le fait que l’on ne souhaite pas s’attaquer au cœur du problème : le système capitaliste.
Le passage (p65) « la concurrence n’est en soi ni bien ni un mal et encore moins un objectif qui se suffit à lui-même. Il peut être utile d’utiliser la concurrence pour défaire un monopole qui s’est installé » démontre clairement que l’auteur ne situe pas le débat sur une remise en cause du système économique mais une adaptation de celui-ci. Les camarades cheminots, gaziers, électriciens ou postiers apprécieront cette vision de la concurrence… M. Bulteau accepte les arguments qui ont permis de « casser » la SNCF, la Poste et EDF-GDF.
D’ailleurs dans ce livre il n’est aucunement question de remettre en cause le système, mais seulement de « l’améliorer » par une intervention « citoyenne » plus importante au sein de toutes les institutions politiques existantes (Parlement européen, BCE, OIT etc).
L’auteur ne parle jamais de s’attaquer au système économique, seulement de faire prévaloir le système démocratique politique sur l’économie.
Mais ce faisant il tente de renverser la réalité. Car c’est bien l’économie qui pèse sur le politique, et non l’inverse, et cela les salariés le voient et le sentent bien au quotidien.
D’ailleurs le FN joue sur cela, en promettant un Etat fort prêt à « nationaliser » certains secteurs.
L’extrême droite joue aussi sur le rejet du système politique mais le livre essaie de démontrer que ce sont simplement des « ajustements » qui permettraient de revoir le système politique.
Bien qu’il nous dise qu’il existe une « connivence entre une partie des élus et ceux qui détiennent le pouvoir économique » (p73), il n’en tire aucune conclusion sur le fait que tant que le pouvoir économique reste dans les mains d’une minorité parasitaire, le « politique » y restera inféodé.
Il nous vante seulement les bienfaits de la République française et de notre pays qui aurait permis de « développer l’humanisme qui est le meilleur de sa tradition » (p96), pour lui « la république est un socle » (p133), et « la révolution française, et avant elle les lumières, a inspiré d’autres mouvements révolutionnaires, jusqu’à voir inscrites ses valeurs universelles au sein de la constitution étatsunienne » (p83).
La France a une telle estime de « ses valeurs universelles » qu’elle a été les « propager » à l’aide du fusil et de la baïonnette aux 4 coins de la planète, et a fait comprendre aux communards qu’ils ne comprenaient décidemment rien à ses valeurs !
Bref, l’auteur reste sur une vision idéalisée de la république actuelle qui serait comme une notion supérieure à tout et garantissant l’égalité !
Sauf que ce n’est pas cela qui va convaincre les salariés, qui ont l’expérience de cette république. Ils ont vu passer la droite et la gauche au pouvoir, les réformes institutionnelles faites « pour rapprocher » l’Etat et le citoyen, mais qui n’ont finalement jamais rien réglé ! Alors pourquoi croiraient-ils qu’une nouvelle réforme institutionnelle changerait les choses ? Après tout, tout un tas de systèmes représentatifs existent dans le monde : Monarchie constitutionnelle, Monarchie parlementaire, République présidentielle, République parlementaire etc.…et pourtant la crise économique est partout et la défiance face aux politiques aussi !

La lutte contre l’extrême droite, une lutte de classe

Si ce livre nous détaille parfaitement la réalité de l’immigration, cependant il oublie ou préfère oublier que la solution contre la montée de l’extrême droite c’est une vie décente pour les salariés.
En effet, le salarié est prêt à donner un peu de son assiette au voisin quand elle est pleine, mais lorsque sa portion diminue dangereusement, alors là il ne veut plus partager, quand bien même on invoquerait des « valeurs universelles ».

En ne nommant pas l’ennemi clairement, et en le cachant même, on obtient l’effet inverse !
L’ennemi n’est pas l’étranger, l’immigré, les chômeurs, le sans-papiers, le fonctionnaire, l’étudiant etc… mais le CAPITALISME !
Et cet ennemi ne lâchera rien aux salariés, français ou non !

Les salariés ont compris qu’un changement de système est nécessaire, mais ce n’est pas un changement politique qui est nécessaire, c’est un changement économique.
Et la CGT a un rôle majeur dans cette prise de conscience des salariés, c’est le meilleur moyen de lutter contre l’extrême droite.
La mise en retrait de la nécessité de lutter contre le capitalisme est à l’origine de la montée du vote FN chez les salariés mais aussi chez les sympathisants de la CGT (22% des sympathisants CGT ont voté FN aux Européennes), et pire encore que certains syndiqués se présentent aux élections sous les couleurs du FN.
Les dirigeants de la CGT ont une certaine responsabilité dans cela. Certes ils excluent à juste titre les syndiqués qui « vantent » le FN, mais en favorisant des réponses partielles aux problèmes, en minorant la réalité de l’incapacité du capitalisme à améliorer les conditions de vie des salariés, en confondant l’indépendance face aux politiques avec la neutralité (sous prétexte d’indépendance, on a vu Thibault vouloir juger « sur pièces » la politique de Sarkozy !), ils ont facilité, malgré eux, la propagation des idées du FN.
La Riposte ne peut que conseiller la lecture de ce livre, mais doit aussi rappeler que la lutte contre l’extrême droite ne peut être menée efficacement sans une lutte contre le capitalisme dont le FN n’est qu’un des supplétifs !

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ROCH Sylvain CGT19

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