La Poste saigne ses effectifs pour sous-traiter à bas coût

1

Nous l’avions déjà dénoncé dans un précédent numéro : La Poste a supprimé en 10 ans plus de 80 000 facteurs, soit un facteur toutes les 10 minutes. La direction de la Poste justifiait alors une telle casse à l’emploi par la baisse selon elle du trafic courrier de 3% par an en moyenne depuis 2004, baisse due essentiellement à Internet et à son utilisation dans les différentes administrations.

Par exemple, l’utilisation de la carte vitale a fait perdre à elle seule 3 % du volume courrier. Autre exemple, la déclaration d’impôt sur Internet fait également très mal à La Poste. S’ajoutant à ces difficultés, il faut savoir que 70 % du trafic courrier est directement lié à la publicité et que les entreprises privées ont largement diminué leurs campagnes publicitaires par courrier pour passer essentiellement à celle par mail ou par la publicité sans adresse.
Cependant, ce que La Poste ne dit pas, c’est que la conséquence de l’utilisation des sites Internet est l’augmentation massive du trafic des colis. Nous savons que le trafic a augmenté très nettement ces dernières années. Par exemple, en décembre 2009, La Poste a distribué 1,5 millions de colis. Chaque année, La Poste bat son record pour atteindre 2,3 millions en une seule journée en décembre 2013. Sachant que le prix d’un colis est de 5€ en moyenne, nous avons là une idée des bénéfices que La Poste engrange aux périodes des fêtes de fin d’année.
Bien évidemment, La Poste communique très peu sur ce sujet.

L’objectif de l’entreprise est de jouer celle en difficulté afin de justifier les dégradations des conditions de travail et les restructurations déguisées.

L’acheminement par des sociétés privées

Ce que les usagers ignorent également est que, de plus en plus souvent, leurs colis ne sont pas livrés par des postiers mais par des sociétés privées. Au niveau national, le recours à ces prestataires atteint 13% des livraisons. Dans les faits, seule l’Île de France est concernée et sert de zone de test avant de le généraliser à toutes les grandes villes.

En Île de France, 70 % des colis sont livrés par des prestataires privés, et 94,6 % au centre colis de la Porte Pantin. La Poste emploie alors plus de 300 sociétés prestataires.

Selon la CGT, 25% des emplois postaux affectés aux colis ont été supprimés en 10 ans dans la région parisienne alors que le trafic augmente massivement. La réalité, c’est que la Poste saigne ses effectifs pour sous-traiter à bas coût.
En premier lieu, la Poste gagne énormément d’argent en payant le prestataire seulement 1,50€ par colis. Ce mode de paiement pousse alors les prestataires à distribuer toujours plus de colis car eux aussi doivent se dégager un bénéfice et payer leurs propres employés ainsi que les frais de transport. La Poste fait alors jouer une concurrence féroce entre les différents prestataires qui bafouent les règles les plus élémentaires du droit du travail, allant de l’absence de jour de repos, au travail dissimulé, en passant par l’emploi de sans-papiers.

Taillable et corvéable à merci

L’autre gros avantage de ces prestataires, pour La Poste, est l’absence totale de droit syndical ; ainsi Thierry Lagoutte (délégué SUD-PTT) témoigne : « Dans le hangar, on se fait discret. On distribue les tracts et on donne rendez-vous aux sous traitants sur le parking au moment du chargement des colis où il y a moins de surveillance car ils auront peur de nous parler en présence des chefs. Comme [dans]toutes les agences, c’est une zone de non-droit, une jungle où tout est permis pour exploiter au maximum les employés sous-traitants de plus en plus les précarisés ».
Les employés d’un sous-traitant ont finalement une double pression. D’un coté celle de leur patron et de l’autre celle du directeur de la Poste qui peut imposer à son sous-traitant de virer son salarié, sous peine de ne plus travailler avec lui. Ainsi la Poste se décharge de toute responsabilité de licenciement abusif. Les livreurs privés parlent alors très peu aux syndicalistes car ils ont la peur, justifiée, d’être virés du jour au lendemain.
Coté conditions de travail, la journée d’un livreur prestataire n’a pas grand-chose à voir avec celle d’un facteur. Tandis que le facteur est aux 35h, selon la loi en vigueur, le prestataire est à 13h par jour et ceci 6 jours sur 7. Lorsqu’un facteur livre 90 colis en 7h pour 1 400€, le prestataire doit en livrer le double en 13h et pour 1 200€ par mois. Lorsque La Poste a l’obligation de fournir un travail à ses employés et de les payer chaque jour, les employés des prestataires sont renvoyés chez eux si le nombre de colis est trop faible ; bien entendu dans ce cas, ils ne sont pas payés. Si La Poste ne renouvelle pas un contrat avec un sous-traitant, c’est l’employé du prestataire qui se retrouve au chômage ou à la rue car non déclaré comme c’est souvent le cas. En hiver, les facteurs peuvent refuser de livrer sous la neige si les conditions climatiques les mettent en danger. Leurs statuts leur permettent alors de faire valoir un droit de retrait. Les sous-traitants ont pensé à faire de même, mais quand leurs patrons leur ont ordonné d’aller travailler, ils ont démarré aussitôt.

Les employés en sous-traitance ont conscience de l’injustice de leur situation.

D’ailleurs les facteurs n’ont de cesse de leur tendre la main via les syndicats ou d’essayer de réveiller plus ou moins leur conscience. Mohamed, un ancien prestataire devenu facteur les interpelle ainsi : « Indignez-vous, esclaves ! ». Il raconte les conditions de travail des prestataires précaires qui n’ont cessé de se dégrader : « A la belle époque (2008), tu gagnais plus que les postiers, 2000€ net et c’était la voie royale pour rentrer à La Poste. Les sous-traitants faisaient déjà le sale boulot en livrant dans les quartiers chauds, mais on était bien payés. » Aujourd’hui à la Poste, il ne livre que les sociétés et fait ses heures, pas une de plus. Son chef lui dit de donner les tournées ingrates aux sous-traitants. En effet, La Poste donne les tournées les plus sensibles aux sous-traitants d’origine africaine : « Le ghetto livré par des gens du ghetto, c’est ça la vision sociale de la Poste ». Mouloud raconte les galères à livrer dans les cités, sans plan et avec des boites aux lettres sans noms, avec des adresses incomplètes, des allées introuvables et des usagers mécontents. Il a démarré il y a trois mois et il est déjà brisé. Il va démissionner à la fin du mois car il ne veut pas « finir au cimetière ». Il ne connaît rien au droit du travail mais il a l’impression d’être devenu un esclave. Il a raison, il l’est devenu : il livre 120 colis en moyenne dans les quartiers difficiles et ceci en 13 heures. Il a récupéré une veste de postier car il s’était rendu compte qu’on lui réservait un meilleur accueil dans les immeubles. C’est illégal mais « tous les sous-traitants font ça, car ça nous protège dans les quartiers chauds. ».
Pour comprendre pourquoi ces salariés ne s’organisent pas pour faire reconnaître leurs droits, il faut savoir que de nombreux précaires du colis sont issus de l’immigration et certains sans papiers. Certains sont directement « importés » du pays et viennent contribuer à cet esclavagisme moderne. C’est pourquoi ils se sentent redevables auprès de leur patron et ne veulent pas aller aux prud’hommes. Pourtant, devant les prud’hommes et avec l’aide des syndicats, ils seraient assurés d’avoir un CDI à la Poste au vu du nombre incroyable d’abus dont ils sont victimes.

On voit clairement à qui profite la crise, le chômage et l’immigration. En situation de crise économique, les entreprises françaises sous-traitent un maximum de tâches aux travailleurs précaires et profitent sans scrupules de la misère. Par cette pratique, elles s’exonèrent de leur responsabilité vis-à-vis de la loi. Les prestataires quant à eux surexploitent des travailleurs en situation précaire afin de se dégager une faible marge de profit. Capitalisme oblige… Plus on multiplie la sous-traitance, plus les marges des entreprises sont faibles, plus les conditions de travail deviennent insupportables pour les travailleurs. Les travailleurs n’ont aucun avenir dans un tel système.

F.L.
CGT

Share.

About Author

Un commentaire

Laisser une réponse