Perspectives et tâches révolutionnaires – 3ème partie

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3ème et dernière partie du texte Perspectives et tâches révolutionnaires

Parti Socialiste, gouvernement Hollande

Soufflés par les événements révolutionnaires de 1968, la SFIO et plusieurs partis, clubs et autres formations politiques ont fusionné pour former le nouveau Parti Socialiste en 1971. La victoire de l’Union de la Gauche en 1981 et les réformes sociales qui ont marqué la première année de son existence ont soulevé un immense enthousiasme. Enfin un gouvernement qui s’efforçait de défendre les intérêts des travailleurs !

Mais derrière toute la rhétorique « socialiste », la politique mise en œuvre par Mitterrand misait sur la possibilité de relancer l’économie capitaliste au moyen d’un interventionnisme accru de l’Etat et d’une augmentation du pouvoir d’achat. Cette politique de relance n’a pas et ne pouvait pas réussir. Les nationalisations de banques et de groupes industriels laissaient la majeure partie de l’économie entre les mains des capitalistes, qui n’étaient pas en mesure de répondre à la croissance temporaire de la demande intérieure. Celle-ci a surtout profité à l’Allemagne et à d’autres puissances rivales. La balance du commerce extérieur se détériorait. La monnaie nationale était fragilisée. En l’espace de quelques mois, la « grève d’investissement » et la fuite des capitaux menées par les capitalistes ont forcé le gouvernement à abandonner sa politique de réforme sociale. Mitterrand a dû accepter une « pause » dans sa stratégie économique et sociale dès l’été de 1982, et finalement l’abandonner complètement au printemps de 1983, avec l’adoption de la « politique de rigueur ».

Les conséquences politiques de cette volte-face furent importantes, d’autant plus qu’elle n’a pas été sérieusement contestée, ni par la « gauche » du PS, ni par la direction du PCF. Jusqu’au départ des quatre ministres communistes, en juillet 1984, toutes les mesures d’austérité et de casse industrielle mises en œuvre par Mitterrand et Mauroy ont été acceptées par la direction du PCF, qui, comme le PS, a subi une perte massive d’adhérents. La faillite de sa politique keynésienne a inauguré une période de réaction au sein du PS, dont le programme a été progressivement vidé de tout ce qui le reliait à la contestation du capitalisme. L’effondrement de l’URSS et l’offensive idéologique du capitalisme international qui l’a accompagné n’ont fait que renforcer cette tendance droitière. Chaque gouvernement « socialiste » depuis celui de 1981-1986 s’est contenté de gérer le capitalisme de la façon la plus « orthodoxe ». Le gouvernement Jospin (1997-2002) a introduit, il est vrai, la semaine de travail de 35 heures (avec des contreparties très avantageuses pour les capitalistes), avant de procéder – et encore une fois, avec la coopération active des ministres communistes – à la mise en œuvre du plus grand programme de privatisation de l’histoire de France.

Le gouvernement « socialiste » de 2012 a commencé là où celui de Jospin s’est terminé, avec une politique entièrement calquée sur les intérêts des capitalistes. L’élection de Hollande était largement une victoire « par défaut ». Son programme ne contenait pratiquement aucune proposition significative de réforme sociale. On votait plus contre Sarkozy que pour Hollande. Dès son installation à l’Elysée, sa côte de popularité s’est effondrée. Hollande et les dirigeants du PS défendent le capitalisme. Ils verraient une menace révolutionnaire contre le système comme une menace contre eux-mêmes. Par conséquent, ils se réduisent au statut d’exécutants au service des intérêts capitalistes. Sur le plan électoral, la politique du gouvernement favorise la droite. Mais les partis de droite ne suscitent pas non plus d’enthousiasme. Ceci explique les taux d’abstention très élevés lors des élections. Les médias et les politiciens se plaignent de l’apathie des électeurs. Mais ce n’est pas de l’apathie, pour l’essentiel. Des millions d’électeurs potentiels ne votent pas parce qu’ils n’espèrent plus rien des élus et des institutions. Et ils n’ont pas tort. C’est une conviction forgée par l’expérience. Aucune solution ne viendra des élections et de la « classe politique ». Tant que le capitalisme restera en place, ses mécanismes seront bien plus puissants que l’action des gouvernements, aussi « à gauche » soient-ils. L’hostilité et l’indifférence envers les institutions contient les germes d’une conscience révolutionnaire. Le « changement » viendra d’en bas, par un mouvement de la classe ouvrière. Quand le mouvement révolutionnaire commence, ses phases successives ne seront pas déterminées par le calendrier électoral et parlementaire, mais par l’action extra-parlementaire des travailleurs. Quel que soit son point de départ, la révolution ne connaîtra de conclusion victorieuse que par l’expropriation de la classe capitaliste, accomplie par l’action directe des travailleurs.

L’étiquette des gouvernements – de « droite » ou de « gauche » – ne modifie par les perspectives générales de développement de la révolution, pas plus que les modifications épisodiques de l’humeur de l’électorat. De brusques changements d’humeur et d’idées, des réalignements des forces favorables ou hostiles aux intérêts des travailleurs, des réputations rapidement faites et défaites des politiciens, sont inhérentes au processus de maturation d’une révolution.

Des prévisions électorales sont toujours hasardeuses, mais la politique de Hollande ne peut que favoriser un retour de la droite au pouvoir avec, en parallèle, un élargissement de la base électorale potentielle du Front National, surtout si le mouvement de masse ne se déclare pas dans l’intervalle qui nous sépare des prochaines élections présidentielles. La droite – comme le PS – appliquera l’austérité en faisant miroiter la perspective d’une future prospérité. Mais la prospérité ne viendra pas. Les gouvernements changeront. La politique restera la même. Les travailleurs le verront et en tireront les conclusions nécessaires. Pour combien de temps encore l’inertie des masses résistera-t-elle à la pression des circonstances ? Il est impossible de le savoir d’avance. Mais elle ne durera pas indéfiniment.

Le PCF

A partir du milieu des années 90 et jusqu’en 2008-2009 environ, la direction du PCF tentait de mettre en place les conditions organisationnelles et psychologiques d’une dissolution du PCF par le biais d’alliances et puis d’une fusion avec d’autres formations politiques, notamment avec la stratégie des « collectifs anti-libéraux ». Avec l’effondrement des régimes prétendument communistes en URSS et en Europe de l’Est, et dans le contexte de l’offensive idéologique proclamant le triomphe définitif du capitalisme sur le communisme, la direction voulait se débarrasser de la référence au communisme. Cependant, malgré la baisse de ses effectifs militants tout au long de cette période, le PCF était encore une force politique importante, avec des réserves sociales considérables, et ses militants conservaient des liens avec le mouvement syndical et avec la CGT en particulier. La majorité de la base était contre la dissolution du parti et l’expérience pénible des « collectifs anti-libéraux » ne pouvait que renforcer ceux qui voulaient maintenir le parti et son nom. La mobilisation de masse contre la réforme des retraites a contribué à revivifier les sections et la dégradation rapide de l’économie a discrédité le ralliement à « l’économie de marché » prôné par les instances dirigeantes.

A l’origine, le Front de Gauche n’était qu’une énième tentative de remettre le PCF en arrière plan. Mélenchon devait être une figure de proue « non communiste » qui permettrait de réaliser de meilleurs scores sur le plan électoral, tandis que les dirigeants du parti conserveraient le contrôle du navire. Cependant, la campagne présidentielle de Mélenchon a pris une tournure inattendue. Avec la défaite de la lutte contre les retraites sur le plan syndical, des centaines de milliers de militants se sont tournés vers le plan politique pour poursuivre la lutte. Mélenchon a mené une campagne énergique autour d’idées et de revendications radicales, donnant à entrevoir – aux yeux de la couche la plus militante et active des travailleurs – les contours d’un programme révolutionnaire. Le programme L’Humain d’abord s’est vendu à des centaines de milliers d’exemplaires. Les rassemblements politiques de la campagne étaient les plus importants et les plus militants jamais vus en France depuis 1968 et les grèves de masse des années 70.

Bien évidemment, en réalité, L’Humain d’abord n’est pas un programme révolutionnaire. Il ne pose pas la question de la propriété capitaliste. Il n’y est pas question du socialisme, mais d’une vague réforme constitutionnelle. Néanmoins, cette campagne était très instructive en ce qui concerne le rapport qui existe entre les organisations traditionnelles de la classe ouvrière et la classe elle-même. La mobilisation massive autour du Front de Gauche nous offrait un aperçu, à une échelle encore modeste, de la place que pourrait occuper le PCF dès lors qu’il y aura une tentative, sous la pression des événements, de donner une résonance à la colère et à la volonté de changer la société.

Il n’aura fallu que l’échéance des élections municipales pour briser l’élan du Front de Gauche. L’enthousiasme suscité par la campagne présidentielle était sans doute la principale raison expliquant l’affaiblissement du score des textes oppositionnels au Congrès de 2012 par rapport à 2008. Tous les textes ont perdu environ un tiers de leur soutien, en pourcentage. Il n’empêche que nos idées sont plus connues que jamais dans le parti, et la confusion qui règne au sujet du Front de Gauche, dans le contexte d’une profonde crise économique et sociale, provoque questionnements et critiques. Il y a un regain d’intérêt, dans le parti et chez les Jeunes Communistes, pour les idées du marxisme. La lutte pour rétablir le marxisme révolutionnaire dans le PCF présente de nombreuses difficultés, mais pas que des difficultés. La lutte pour les idées du marxisme dans le PCF est inextricablement liée à celle pour la démocratisation de son régime interne. La situation actuelle dans le parti recèle d’importantes opportunités pour les marxistes, à condition de les voir et de savoir les exploiter. La radicalisation que nous observons dans la CGT aura des répercussions positives dans le parti. Dans le parti comme dans la CGT, il y a des milliers de militants qui commencent à tirer des conclusions radicales. Un travail sérieux et patient en direction de ces camarades donnera des résultats importants dans la période à venir.

Quant au Parti de Gauche, il est difficile de prévoir son évolution au cours de la période à venir. Il a commencé avec quelques centaines d’adhérents, mais a connu une croissance fulgurante au cours de la campagne présidentielle. Depuis, ses effectifs sont en baisse, et se situent sans doute aux alentours de 7000, dont peut-être 3000 militants actifs. Le PG n’est pas une secte, dans le sens où il se rattache à la tradition de l’aile gauche du PS. Mais ce n’est pas vraiment un parti, non plus, compte tenu de l’extrême faiblesse de ses effectifs. A la différence du PCF, il n’a pas de base syndicale significative. Ses « réserves sociales » sont donc bien moins importantes que celles du PCF. Sans les communistes, la mobilisation pour la campagne présidentielle n’aurait pas eu la même ampleur. La fragilité du PG s’exprime dans le fait que, sans Mélenchon, probablement il se désintégrerait assez rapidement. Pendant un certain temps, il ne semblait pas totalement inconcevable que le PG continue son ascension, et même qu’il devance le PCF en effectifs. Mais cette perspective est très peu probable, désormais. Aujourd’hui, les effectifs du PG sont en dessous de ceux du NPA à son apogée, et il n’est pas impossible qu’il connaisse, à terme, le même processus de déclin et de désintégration. A l’instar PSU dans le passé, le PG pourrait se réduire à une sorte de secte réformiste.

L’avenir révolutionnaire

Historiquement, le réformisme tirait sa force du fait qu’il semblait donner des résultats. Mais aujourd’hui, nous avons un réformisme sans réformes. Il n’y pas de spectacle plus désolant que la désintégration du réformisme parmi la ruine et la destruction des conquêtes et des espoirs du passé. Ordinairement, les travailleurs sont largement absents des « organisations de masse ». Mais  l’irruption en masse des travailleurs sur la scène de l’histoire aura un impact colossal sur la composition sociale des ces organisations. Les travailleurs tenteront de soumettre leurs organisations aux impératifs de la lutte. Ils se heurteront à la résistance deséléments accrochés à la routine bureaucratique et parlementaire. Le conflit entre les différentes tendances politiques, largement latent et contenu dans certaines limites ordinairement, sera exacerbé à l’extrême. Sans une direction marxiste, le mouvement révolutionnaire sera vaincu. C’est l’issue de cette lutte entre le réformisme et le marxisme révolutionnaire dans le mouvement ouvrier, qui tranchera le sort de la révolution, en France comme à l’échelle internationale. De sa résolution dépend le sort de la classe ouvrière et, en définitif, de toute la civilisation humaine.

Les dangers qui guettent le mouvement ouvrier proviennent du système capitaliste, mais résultent aussi du caractère réformiste des partis et des organisations syndicales. Ces deux sources ne sont qu’une, au fond, puisque le réformisme n’est rien d’autre, en définitif, que la pression idéologique et matérielle de la classe capitaliste sur le mouvement ouvrier.

Dans pratiquement tous les pays européens, toutes les classes sentent confusément qu’on ne  sortira pas de la crise au moyen de réformes superficielles, qu’un changement radical est nécessaire. La régression sociale réduit le parlementarisme et son corollaire politique, le réformisme, à l’impuissance. Le problème n’est pas d’ordre constitutionnel, comme le prétendent les « théoriciens » du réformisme. Les arrangements constitutionnels sont différents dans tous les pays, mais la crise sociale et économique est générale. A un certain stade, en France comme dans toute l’Europe, les luttes sporadiques et partielles commenceront à se coaliser en mouvements généraux. Par vagues successives, les masses, dont les bourgeois ne connaissent ni la voix ni le visage, sortiront de leur torpeur. Ce sera le début de la révolution. A partir de son point de départ, celle-ci tendra – et peut-être assez rapidement – à prendre une forme continentale.

Avec les mille et une humiliations et souffrances que le capitalisme inflige aux travailleurs et à toutes les victimes du système, il s’avèrera impossible, une fois les vannes de la révolution ouvertes, de maintenir la lutte des classes dans les sillons de la « discipline » institutionnelle. Elle sera menée essentiellement sur le plan extraparlementaire. Aucun « dépassement » graduel et paisible du capitalisme n’est possible. Le capitalisme ne peut être renversé qu’à l’issue d’une série de confrontations majeures entre les classes. Au cours de ces confrontations, les événements présenteront l’opportunité aux travailleurs d’infliger une défaite décisive à la classe capitaliste, par la destruction des fondements de son pouvoir économique et étatique.

L’expropriation de la propriété capitaliste des banques, de l’industrie et du commerce brisera la capacité de résistance des exploiteurs. En s’emparant de tous les rouages de l’économie, remplaçant l’Etat capitaliste par Etat reposant sur la mobilisation révolutionnaire de la classe ouvrière, il sera enfin possible de libérer la société de la tyrannie capitaliste et d’ouvrir une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité.

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