Oaxaca : le fouet de la contre-révolution

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Par Samuel Santibáñez (Mexico), le 29 octobre.

Cent soixante jours de lutte ont transformé le visage du Mexique. Ce pays ne sera plus jamais le même. L’Assemblée Populaire de Oaxaca (APPO) est une grande conquête historique de la lutte des classes : c’est le fer de lance de la révolution, une preuve du haut degré des tensions sociales, de la haine accumulée, de l’énorme niveau d’exploitation que subit le peuple travailleur du Mexique. Lorsque les idées pénètrent l’esprit des masses, elles se transforment en une formidable force matérielle. L’APPO est une preuve du potentiel révolutionnaire des masses mexicaines.

Les hommes et femmes de l’APPO qui ont été en première ligne de la lutte, qui ont donné leur sang, qui ont tenu les piquets et les barricades jusqu’au dernier moment, sont déjà des héros du mouvement ouvrier du pays. Ils ont soutenu le mouvement malgré son isolement, malgré les erreurs stratégiques et tactiques, malgré les calomnies hystériques de la presse capitaliste, et malgré le fait que la direction du PRD ne les a pas sérieusement aidés, se tenant à l’écart de façon irresponsable et se plaçant même du coté des exploiteurs dans les moments décisifs (passivement ou activement).

Samedi 29 octobre, à 15h30, le gouvernement fédéral a lancé un ultimatum à l’APPO pour qu’elle abandonne les rues, les places, les édifices publics et privés qu’elle tient en son pouvoir, à Oaxaca. Entre-temps, les dirigeants de la section 22 du Syndicat National des Travailleurs de l’Education (SNTE) ont décidé la reprise des cours pour le lundi 30 octobre, après cinq mois de grève. Enrique Rueda Pacheco, le leader de la Section 22, a annoncé la fin de la grève au terme d’une réunion avec le ministre de l’Intérieur, Carlos Abascal, dans la capitale mexicaine. Ces derniers jours, Enrique Rueda est apparu comme le porte-parole d’Abascal. Il restera dans l’histoire comme un traître du mouvement.

Enrique Rueda a été exclu de l’APPO. Cependant, aujourd’hui, dimanche, il continue de déclarer que les cours reprendront. Le gouvernement a accepté de céder 42 milliards de pesos aux 70 000 travailleurs de l’éducation d’Oaxaca. Cela répond aux revendications originelles du mouvement. Mais accepter cet argent maintenant est une grave erreur, qui a divisé le mouvement et a sonné le début de la répression. Si le mouvement s’est maintenu pendant cinq mois avec comme demande politique claire ladémission de Ulises Ruiz, le gouverneur d’Oaxaca, pourquoi se limiter maintenant aux revendicationséconomiques ? Au lieu d’accepter cet argent, il fallait lutter pour étendre le mouvement à tout le pays, par le biais de la CND (Convention Nationale Démocratique) et du mouvement syndical.

La fin de l’ultimatum

L’utimatum du gouvernement a expiré, aujourd’hui, dimanche 29 octobre. La situation de double pouvoir ne pouvait se maintenir indéfiniment. Tôt ou tard, un pouvoir doit renverser l’autre. 4000 éléments de la Police Fédérale Préventive (PFP) ont lancé l’assaut, à 20h30, contre le Zocalo (la place principale) de Oaxaca, où était concentré le pouvoir de l’APPO. Il y a eu au moins deux morts, des centaines de blessés et des dizaines de disparus. Le corps de l’un des morts a été séquestré par les assassins d’Ulises Ruiz. L’autre camarade tombé aujourd’hui était un travailleur de la santé. Cependant, il y avait déjà eu des morts, chaque nuit, sur les barricades, dont un journaliste américain, suite à des attaques de tueurs à la solde d’Ulises Ruiz.

Il a fallut six heures de lutte à la PFP pour occuper la place principale de Oaxaca. Des milliers de personnes ont défendu les positions de l’APPO. Les photos prises témoignent de scènes de guerre. Pendant ce temps, dans la ville de Mexico, des manifestations se déroulaient contre la répression de l’APPO. A l’inverse, les patrons, l’Eglise catholique, la presse bourgeoise – tous ont crié d’une seule voix leur soutien à l’intervention de la PFP, ordonnée par Vicente Fox. Que va-t-il se passer dans les prochains jours ? Tout va-t-il revenir à la normale ? Les courageux combattants de l’APPO vont il retourner chez eux, vaincus ? Nous en doutons sérieusement. Marx expliquait que dans certaines situations, la révolution à besoin du fouet de la contre-révolution pour avancer, et c’est précisément ce à quoi nous assistons. Cette défaite ne peut être que temporaire. Le mouvement pourrait bien s’étendre à Mexico et dans d’autres foyers de l’insurrection.

Signe de faiblesse

L’intervention de la PFP démontre la fragilité du régime, et non sa force. Elle démontre l’impasse du capitalisme mexicain. Quoiqu’elle fasse, la classe dominante aggrave son cas. Si elle croit régler ses problèmes en reprenant le Zocalo de Oaxaca, elle se trompe lourdement ! Dès que la PFP abandonnera Oaxaca, l’APPO reprendra ses positions. Or, peuvent-ils maintenir indéfiniment la PFP dans Oaxaca ? Messieurs les capitalistes, en réprimant l’APPO, vous avez commis une grave erreur : préparez-vous à en subir les conséquences !
Ils essayeront de maintenir une espèce de dictature locale, à Oaxaca, dans l’espoir d’éteindre ce foyer révolutionnaire. Mais ils obtiendront le contraire. Ils tenteront aussi d’assassiner les principaux dirigeants du mouvement. En même temps, ils appelleront à de nouvelles « négociations ». Mais tout ceci ne sera que mensonges et hypocrisie. Les dirigeants de l’APPO ne doivent pas faire confiance au gouvernement. La seule issue, pour le mouvement révolutionnaire, c’est de son extension à l’ensemble du pays. Révolution ou contre-révolution : telle est l’unique alternative.

La volonté d’aller jusqu’au bout

Oaxaca n’est que la face immergée de l’iceberg de la lutte des classes, au Mexique. Elle montre son intensité, sa force et la détermination des travailleurs à aller jusqu’au bout. Ce qui manque, c’est une impulsion vers son extension et sa coordination à l’échelle nationale. Il est nécessaire de tirer des leçons de la lutte de l’APPO. Car d’autres soulèvements sont à l’ordre du jour – à Oaxaca comme dans le reste de ce Mexique réveillé.

Un processus révolutionnaire ne se développe pas en ligne droite, mais à travers des avancées et des reculs. Il s’agit d’un processus complexe. La lutte n’est pas finie. En réalité, elle commence à peine. La classe dirigeante peut bien remporter une bataille, mais d’autres batailles décisives sont à venir. L’économie est dévastée. L’indignation de millions d’exploités est toujours brûlante. S’il est confirmé à la présidence du pays, Calderon héritera d’une « patate chaude » : la lutte de classes sera ardente.

Il faut des actes

Les masses ont patiemment attendu les élections du 2 juillet pour se débarrasser de la droite, et la classe dirigeante a répondu par une fraude électorale. La direction du PRD s’est battue contre la fraude, mais elle croit encore que la conciliation de classe est possible. Il n’en est pas ainsi ! Le PRD, et en particulier Lopez Obrador, n’ont pas pris au sérieux la lutte de l’APPO. Ils n’ont pas compris sa profondeur et sa signification historique. Ils la voient comme quelque chose de lointain, quelque chose de « trop radical ». Ils l’analysent en termes de votes, uniquement de votes. Ils n’agissent pas : ils ne font que parler.

Demain, la PFP tentera de forcer la reprise des cours. Les médias crieront victoire. Comme des chiens, ils aboieront en demandant vengeance contre l’APPO. Qu’allons nous dire à la base de la CND ? Comment Obrador pourrait-il prétendre assumer la présidence alternative, le 20 novembre, s’il n’a pas fait ce que des millions attendent, c’est-a-dire agir ? Le peuple veut des actes, et non seulement des déclarations bien intentionnées. Il est urgent d’organiser une grève générale de 24 heures ! Le PRD doit considérer comme sienne la lutte de l’APPO. Soit la direction du PRD se met à la tête du mouvement, soit elle continuera d’être dépassée. Les masses avancent par approximations successives. Elles utilisent et se défont des dirigeants en cherchant les plus conséquents, ceux qui sont à même de mener la lutte jusqu’au bout.

Il est urgent que les directions syndicales et le PRD organisent une grève générale : plus ils tarderont à le faire, plus les tensions s’accumuleront, et plus la lutte des classes sera sanglante. Le cas d’Oaxaca est un exemple clair. Ce qu’il faut, c’est une politique socialiste, et non une politique réformiste qui, dans les moments décisifs, doute, vacille, ne décide pas et se perd en déclarations.

Le régime est extrêmement fragilisé. Il est possible d’empêcher Calderon d’accéder le pouvoir, ou de le renverser avant la fin de son septennat. Cependant, il manque une politique conséquente de la part de la direction. On ne peut indéfiniment ménager la chèvre et le choux. Lopez doit se placer à la tête de la lutte que mène l’APPO, et prendre des mesures concrètes pour étendre cette lutte à l’ensemble du pays.

Pour les camarades tombés, coordonnons et étendons la lutte !

AMLO doit soutenir, par des actes, la lutte de l’APPO !

Pour une grève générale de 24 heures !

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